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15.10.2014

PATRICK MODIANO, la trilogie de l’Occupation, 3 : LES BOULEVARDS DE CEINTURE

Modiano Les Boulevards de ceinture.jpg               Le troisième livre de notre nouveau Nobel Patrick Modiano est dans la lignée des précédents, La Place d’étoile (1968) et La Ronde de nuit (1969), ce pourquoi on les regroupe sous l’appellation globale, quoique non homologuée par l’auteur, de « trilogie de l’Occupation ».
            Les Boulevards de ceinture, parus en 1972, ont la même brièveté que les deux précédents[1]. De La Ronde de nuit ils reprennent l’obsession de l’Occupation, l’atmosphère fantômatique, une sorte d’onirisme qu’on hésite à qualifier de « fantastique » (ce n’est pas vraiment le monde qui semble obéir à des principes irrationnels, c’est plutôt la conscience du narrateur qui ne parvient pas à appréhender un monde clair, stable et concret), et une structure assez lâche qui n’en font pas un roman au sens commun, faute d’une véritable intrigue. Parmi les petites différences : alors qu’il y avait très peu de dialogues dans les deux premiers, ils sont là beaucoup plus abondants et constituent même la seule matière de nombreuses pages, ce qui n’est pas bon signe, d’autant qu’il s’agit ici de dialogues très creux, juste là pour créer un climat.
            Ça se passe à une époque troublée, fertile en trafics et dénonciations, qu’on identifie évidemment comme l'Occupation de la France en 1940-44, quoique, comme dans La Ronde de nuit, il n’y ait pas de dates ni de mots-clefs qui en fassent un roman historique. Le narrateur est en quête de son père, qui fréquente quelques individus assez louches, dont il est l'homme de paille et le souffre-douleur. Il lie sympathie avec eux, mais son père (désigné dans le récit à la deuxième personne du pluriel) ne le reconnaît pas. Ce père est dailleurs lui-même un lâche et un escroc qui, peu après le bac de son fils (et dix ans avant l'action centrale), avait initié celui-ci à ses propres trafics, avant d'essayer de s'en débarrasser en le poussant sous un métro. En fait, comme on le comprend assez clairement par la première et la dernière séquences narratives (qui ne font que quelques pages), et comme le reste du roman le laisse soupçonner de temps en temps, tout celà est une longue projection fantasmatique : le narrateur s'imagine remontant le temps, retrouvant l'époque de l'Occupation, frayant avec la faune interlope qui gravite autour de son père, parvenant in extremis (mais en vain) à exfiltrer celui-ci. Le thème du père, déjà présent dans quelques pages de La Place de l’Étoile, passe au premier plan et ne va plus guère cesser de hanter les livres de Modiano (La Ronde de nuit faisait plus de place à « maman »).
            Les deux premiers livres ne m’avaient guère plu, mais au moins y avait-il, au détour des pages, des éléments intéressants, qui à défaut de vraiment séduire, retenaient l’attention et même l’intérêt. Là, je dois dire que j’ai dû me forcer pour aller au bout des Boulevards de ceinture, ne parvenant jamais à m’accrocher à cette prose évanescente. Toutefois, je dirais que c'est le genre de livre dont l'idée a plus de valeur que le contenu : la lecture en est quelque peu ennuyeuse, car le style est assez plat, on ne s'intéresse pas à l'action, on ne s'attache pas aux personnages, on n'est pas charmé par l'atmosphère (quoi qu'en disent les admirateurs de l'auteur, et c’est évidemment très subjectif) ; – mais une fois qu'on a fermé le livre et qu'on conceptualise ce qu'on a lu, on se dit : « oui, c'est pas mal… il y a quelque chose… Cette brume, ces margoulins fantômatiques, cette quête du Père, cette enquête irréelle, cette non-communication, ce n'est pas dérisoire… Il y a de l'idée… Il fallait le faire… c'est bien que ça existe, et je suis content d'avoir maintenant le souvenir de cette lecture dans la tête… ». Ou autrement dit : je l’ai lu sans plaisir, mais je l’ajoute avec satisfaction à la liste des livres que j’ai lus.
            L'épisode analeptique où le fils trafique avec son père donne lieu à un passage bien amusant (le seul passage piquant du livre), et bien symptomatique (p. 95-96). Le narrateur, qui est bibliophile, se met à rajouter de fausses dédicaces aux livres qu'il revend, pour en multiplier frauduleusement la valeur. Il donne deux exemples : un envoi admiratif de Maurras à Léon Blum et un mot affectueux de Barrès à Alfred Dreyfus[2]. Toujours la névrose exprimée dans La Place de l'étoile !…
            Le titre est bizarrement impropre, car il est une fois question des boulevards de ceinture, mais de manière fort incidente (p. 169) : l'essentiel de l'action se passe dans un village de Seine-et-Marne.
 
            Je ne vois rien de plus à ajouter sur ce roman, qui est le moins marquant et le moins déroutant du triptyque : après le baroquisme des deux premiers, Modiano trouve son ton, plus assourdi, à l’onirisme plus feutré. On peut trouver ça très envoûtant ou très ennuyeux.
 

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[1] Mes numéros de page renvoient à la première édition, imprimée en novembre 1972, un petit volume de format poche (11,8 x 18,6 cm), 206 pages, avec une couverture à rabats.

[2] « Pour Léon Blum, en témoignage d’admiration. Et si nous déjeunions ensemble ? La vie est si courte… Maurras » ; et : « Courage, Alfred. Affectueusement. Maurice ».

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