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22.04.2017

DES PRÉSIDENTIELLES POUR RIEN ?

           Cette élection présidentielle est un tournant dans l'histoire de la Ve république, parce que, pour la première fois, elle n'est pas perçue comme décisive. Jusqu'à présent, tout se jouait là, les législatives n'étaient qu'une formalité pour dégager une "majorité présidentielle". 1981, 1988, 2002, 2007, 2012 : cinq fois, les législatives de juin ont confirmé la présidentielle de mai (même si ç'a été un peu chaud en 1988). À chaque fois, le camp du vaincu essayait de faire croire qu'il entrait en campagne pour gagner (et donc obtenir une cohabitation de cinq ans ??), mais il n'y croyait pas vraiment lui-même et son véritable objectif était d'obtenir la défaite la moins cruelle possible, afin de faire contrepoids à la nouvelle majorité pendant toute la législature. Le victoire aux présidentielles, sorte de "sacre républicain", engendrait un "état de grâce" qui tétanisait les électeurs du vaincu : beaucoup n'allaient pas urnes un mois plus tard, laissant leur circonscription changer de bord. Et un certain nombre, se laissant griser par l'enthousiasme déclenché par la victoire du nouvel élu, ralliait son camp. Peut-être même que certains, allez savoir, votaient pour le candidat de la "majorité présidentielle", non pas qu'il partageassent son orientation, mais parce qu'ils sentaient obscurément qu'il fallait donner sa chance au nouveau président, lui fournir les moyens de mettre en œuvre la politique pour laquelle il venait d'être élu. La vie politique était ainsi rythmée par l'alternance entre la droite et la gauche, alternance dabord aléatoire à l'époque du septennat engendrant de funestes cohabitations, mais régulière et harmonieuse depuis l'adoption du quinquennat. 
      Tout celà est caduc. Cette année, le sentiment général est que les législatives ne vont nullement être la conséquence naturelle, logique, inéluctable des présidentielles, parce qu'il y a de bonnes chances que celles-ci ne désignent pas le candidat du P.S. ni celui de L.R. et parce que, même si c'était encore le cas, ce candidat (Benoît Hamon ou François Fillon) n'en obtiendrait pas une onction lui garantissant l'obtention d'une majorité à sa botte. Tout-le-monde a conscience qu'on aura au mieux un président faible, au pire un président potiche. Tout-le-monde voit dans les législatives de juin la bataille décisive, l'élection véritable dont la présidentielle d'avril-mai ne constitue plus qu'une sorte de "primaire".

 

     - Benoît Hamon, le candidat socialiste, n'a sans doute jamais cru qu'il pouvait être élu. Il y a encore quelques semaines, tout son espoir était de terminer troisième et d'avoir plus de 15%, ce qui serait une défaite honorable, comme le paraît rétrospectivement celle de Jospin en 2002. Cet espoir est révolu, et ce qui se profile, c'est l'humiliation d'une cinquième place et d'un score en-dessous de 8%. Mais de toute façon, lui et ses soutiens se battent pour pouvoir s'emparer du P.S. après l'élection et recomposer la gauche. Quant à ses électeurs, mystère : un vote témoignage, un vote symbolique, une sorte d'hommage funèbre au P.S. ? Pour la deuxième fois de son histoire, après Jospin en 1995, le candidat du P.S. ne se bat pas pour gagner, mais pour préparer l'après-présidentielle, comme un candidat du F.N. ou du P.C.F. Avec cette différence qu'en 1995, on était quasiment certain qu'il n'y aurait pas de législatives derrière.

       - Jean-Luc Mélenchon ne doit pas trop y croire non plus. Certes il a distancé Benoît Hamon (comme je l'avais annoncé en janvier), certes il est au coude-à-coude avec Fillon pour la troisième place, mais de là à monter encore une marche... En outre, au second tour, il est sûr de perdre contre Fillon ou Macron. Certes, il pourrait gagner contre Marine Le Pen, mais lui et son équipe, s'ils ont un peu de bon sens, savent qu'en cas de victoire, ils ont très peu de chances d'avoir ensuite une majorité aux législatives : un miracle ce serait déjà fantastique, alors deux... Dans le meilleur des cas, il faudrait une coalition avec un P.S. qui le paralyserait. Ou alors, gouverner par ordonnances, proposer par référendum la convocation d'une constituante ? Ils savent que c'est une voie très aventureuse et qui a de bonnes chances de finir en eau de boudin, dans un pays qui penche plutôt à droite. Mélenchon et les plus lucides de ses soutiens se battent plutôt pour le long terme, pour faire évoluer les mentalités, pour réorienter la société dans leur sens. C'est un noble combat, mais on a dans le quatuor de tête quelqu'un qui considère la présidentielle comme un moyen politique et non une fin en soi.

       - La problématique est semblable pour Marine Le Pen, dont les soutiens les plus lucides espèrent surtout faire franchir quelques degrés à la "lepénisation des esprits", lesquels seront peut-être mûrs, le chaos ethnique aidant, pour une vraie victoire en 2022. Cette fois, elle ne pourrait être élue que sur un malentendu à la Jean-Claude Dusse. Et après ? cent à cent-cinquante députés au scrutin uninominal majoritaire, ce serait inespéré, elle pourrait bien n'en avoir qu'une trentaine. Donc, un gouvernement de coalition avec l'aile dure L.R. ? Pas sûr que ça tienne longtemps. Un référendum pour changer la constitution ? Les deux tiers du pays restent viscéralement antilepénistes, sans parler du Conseil constitutionnel. Comme elle n'a pas de cadres, ses ministres, leurs équipes et les députés, assemblage d'idéologues bornés et de branquignols arrivistes, tous aussi incompétents les uns que les autres, multiplieraient les boulettes et nourriraient en permanence le feu des médias. Les "leviers de commande" répondraient mal, le pays connaîtrait un certain chaos dont elle ne sortirait pas vainqueur. Jusqu'à présent, le candidat du F.N. a toujours été un "petit candidat" – comme l'est encore Mélenchon –, même quand il était crédité de 15% : je veux dire un candidat qui n'espère pas gagner, ni même accéder au second tour, qui cherche seulement à faire de la présidentielle un vecteur pour diffuser ses idées. Alors que cette fois, Marine Le Pen a été donnée en tête pendant des mois, et depuis quelques semaines, les sondages la donnent encore au second tour : en ce sens, elle fait partie des gros candidats. Son espoir de gagner le 7 mai est infime, mais pas absolument chimérique. Or sa victoire à la présidentielle ne servirait pas à grand-chose, et tout se jouerait pour elle aux législatives.

      - Les soutiens d'Emmanuel Macron doivent être conscients que les législatives seront très hasardeuses pour eux. On n'a jamais vu un nouveau parti obtenir une majorité absolue dès ses premières élections, même l'U.N.R. en 1958. La présidence Macron débuterait dans le flou total, et tout dépendrait du résultat imprévisible des élections de juin : sauf miracle, En marche devra accepter de former une coalition, mais avec qui et sur quelle base ? Les vallsistes ? les juppéistes ? les vallsistes et les juppéistes ? Dailleurs, on ne sait pas vraiment si les candidats labellisés "En marche" sont plutôt des socialistes recyclés, ou presque tous des inconnus issus de la "société civile" et dotés d'une orientation mal définie. En 81, 88, 02, 07, 12, le contrat était clair : le président élu susciterait une majorité socialiste ou U.M.P. et gouvernerait pendant cinq ans avec elle. Là, personne ne sait avec qui gouvernerait Macron, avec qui il pourrait gouverner, ni même avec qui il souhaiterait gouverner si, comme c'est plus que probable, son tout jeune mouvement n'a pas à lui seul la majorité absolue. J'imagine volontiers qu'il nommerait, à la mi-mai, François Bayrou Premier ministre (il a déclaré qu'il n'aspirait pas au poste, mais ne doutons pas qu'il ait le sens du sacrifice...), parce que celui-ci est la seule personnalité de poids et d'expérience incarnant le dépassement du clivage gauche-droite. Mais imaginons qu'on ait une Assemblée composée de 10% de députés F.N., 20 % de députés P.S. et apparentés, 30% de députés En Marche, 40% de députés L.R. ressoudés par Sarkozy ou Juppé ou Baroin : que feraient Macron et Bayrou avec ça ? On n'en a aucune idée maintenant, on ne le saura qu'après les législatives, et il n'est même pas certain que la solution qui sera alors adoptée tienne très longtemps. L'élection de Macron, ce serait une porte ouverte à tous les possibles, qui ne se refermerait pas avant fin juin.

       - Les cadres L.R. ont probablement compris en février que c'était fichu pour leur déplorable candidat François Fillon, mais ils doivent aussi penser que ce n'est pas trop grave, car ils restent favoris pour les législatives. Sarkozy et Juppé rêvent sans doute de remettre la main sur le parti dès le 24 avril, afin de mener la campagne législative et de se retrouver Premier ministre de cohabitation fin juin, ce qui leur permettrait de gouverner pendant cinq ans comme Jospin, ou encore mieux d'acculer le président Macron (ou Le Pen ??) à la démission pour se faire élire derrière. La défaite de Fillon arrangerait beaucoup de gens dans l'ex-U.M.P., un peu comme celle de Giscard en 1981. Et si Fillon gagne, est-ce qu'il est certain de remporter les législatives derrière ? C'est assurément celui des cinq qui peut le plus compter dessus, mais il devrait faire avec un parti très divisé, et une opinion a priori très hostile à l'égard d'un homme méprisé et élu uniquement par rejet des autres candidats. L'état de grâce ne durerait pas une semaine : dès qu'il voudrait appliquer sa thérapie de choc, les trois quarts du pays hurleraient, et s'il essayait d'y aller en douceur, il passerait pour un mou qui ne tient pas ses promesses. En tout état de cause, pour lui aussi les législatives seraient décisives : avec une large majorité (improbable), il pourrait appliquer son programme dans sa version dure ; avec une courte majorité, la version minimale de ce programme. Et s'il n'a pas de majorité absolue, avec qui tenterait-il de se coaliser, et sur quelle base ? Des députés "vallsistes" ou macronistes, sur une base libérale ? Et s'il y avait quarante députés F.N., et que la gauche était soudée dans une attitude d'opposition, est-il absolument invraisemblable qu'il tente une ouverture à droite ? Ainsi même l'élection de Fillon ferait de ces présidentielles non un point d'aboutissement, mais un chaînon dans un processus incertain voire aléatoire.

       Comme on le voit, dans aucun des cinq cas de figure, la présidentielle ne déboucherait sur une situation claire, permettant des législatives purement formelles dont tout-le-monde connaîtrait le résultat global à l'avance. Tout-le-monde ne voit l'élection du 7 mai que comme une étape, et sait que tout se jouera en juin.

        D'une certaine manière, le vainqueur c'est Mélenchon : la Cinquième république est entrée dans le coma. Mais il n'est pas du tout certain que lui succède une Sixième république. Ce qui se profile pour l'instant, c'est plutôt un retour à la Troisième et la Quatrième, avec une Assemblée fragmentée, des coalitions boiteuses, des accords précaires, un gouvernement impuissant...  Ce qui peut arriver de mieux demain, c'est que le résultat soit le plus sismique, le plus destructif possible, de façon que le champ de ruines généralisé permette de, et oblige à reconstruire autre chose. Sous cet angle, un duel Le Pen-Mélenchon serait le plus souhaitable, ou à défaut Le Pen-Macron, avec une large avance sur les trois autres. Mais gageons qu'au lendemain du premier tour, le paysage ne sera que partiellement accidenté, de telle sorte que les vieilles structures pourront encore se rafistoler et repartir pour un tour...

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