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08.01.2021

« IL N'Y A PLUS QU'UNE FAÇON AUJOURD'HUI D'AIMER LA FRANCE, C'EST DE LA DÉTESTER TELLE QU'ELLE EST » : NON PAS DRIEU LA ROCHELLE, MAIS THIERRY MAULNIER !

                 « Il n’y a plus qu’une façon aujourdhui d’aimer la France, c’est de la détester telle qu’elle est.  »

Thierry Maulnier           Cette belle sentence, si actuelle, est devenue assez connue dans le milieu nationaliste. Elle est invariablement attribuée à Pierre Drieu La Rochelle. On la trouve aussi dans quelques ouvrages universitaires. Elle figure même dans une petite anthologie de citations de Drieu La Rochelle [1], qui a permis à Alain de Benoist de la relayer [2]. Ceux qui se piquent de référencement donnent cette source : la revue Combat en avril 1937.
               Cette revue – à ne pas confondre avec le quotidien résistant dirigé par Pascal Pia et Albert Camus, qui eut une si grande influence dans l’après-guerre – était un mince mensuel (seize pages) de petit format, dirigé par Thierry Maulnier et Jean de Fabrègues, qui eut trente-huit numéros, entre janvier 1935 et juillet 1939. C’était un organe d’expression de ceux qu’on appelle, à la suite de J.-L. Loubet del Baye, « les non-conformistes des années 30 », et plus précisément de ce que Mounier avait appelé la « Jeune Droite ».
                Or quand on se reporte au numéro d’avril 1937 de Combat, on constate que la citation ne s’y trouve nulle part. Pire : quand on consulte la collection complète, on voit que Drieu La Rochelle n’y a jamais contribué. Son nom n’apparaît au sommaire d’aucun des numéros. Elle a donc des chances de n’avoir aucun rapport avec Drieu, même si elle correspond à sa pensée et qu’il aurait pu aussi la produire.
           Le numéro d’avril 1937 (n°14) s’ouvre par un article passionnant (et terriblement actuel) de Thierry Maulnier, « Il faut refaire un nationalisme en dépit de la nation », qui correspond tout-à-fait à l’esprit de cette fameuse citation. Elle pourrait parfaitement y prendre place. Mais non.
               Il faut explorer un peu plus avant la collection du journal. C’est dans le numéro de novembre 1936 (n°9) qu’on trouvera cette phrase devenue fameuse. On la lit à la page 5 : elle prend place dans un autre article de Thierry Maulnier, « Sortirons-nous de l’abjection française ? ». Et sa forme exacte est la suivante : « Il n'y a plus qu'une façon, aujourdhui, d'aimer la France, c'est de la détester telle qu'elle est, et c’est de travailler à la changer. » On voit qu’elle inclut un segment complémentaire, toujours omis, qui change sensiblement son sens : il ne s’agit plus d’une déploration impuissante, mais d’une invitation à l’action.

Thierry Maulnier, Combat, nationalisme,france

                Alors d’où vient qu’elle soit toujours attribuée à Drieu, qu’on la croie figurer dans le numéro d’avril 1937, et qu’on la donne toujours sous une forme tronquée ? Cette triple question a une réponse unique : le coupable est Raoul Girardet.
                En effet, l’historien publia dans la Revue française de science politique, en juillet 1955 (tome V, n°3), un article intitulé « Notes sur l’esprit d’un fachisme français. 1934-1939 » (p. 529-546). Cet article, très intéressant, cite abondamment Drieu, qui est le principal témoin qu’il convoque, devant Brasillach, Rebatet et Michel Mohrt. Pages 537-539, on a une section entièrement consacrée à Drieu (sauf l’avant-dernier paragraphe centré sur Rebatet). Puis p. 539-540, une section plus courte commençant par une citation de Rebatet. Puis p. 540-542, une section qui semble entièrement consacrée à Drieu, où il est beaucoup question du roman Gilles, même si elle se termine sur une citation de Brasillach. La section suivante commencera encore par une citation de Drieu.
                Le paragraphe p. 541-542 nous dit que « la méditation de Gilles devant les ruines d’un village déchu » résume

«  la conscience d'appartenir à un pays humilié, diminué, gangrené, corrompu. Un pays qui n’offre plus que le spectacle d’une jeunesse anémiée, sans ressort et sans audace. Un pays de petits bourgeois croupissants, menant une politique de calicots et de notaires. Une nation débraillée, mesquine et veule, ennemie de toute noblesse et de toute grandeur… Bourgeois, le Français "n'est plus un bourgeois". Ouvrier, "en lui meurt le paysan et l'artisan ; il n'est plus bon qu'à voter et à se saouler" (26). En vérité la France n'existe plus. C’est en vain qu'on la cherche, non seulement dans le régime, non seulement dans l’État, mais encore chez les Français. Car il n'est plus question désormais de maintenir la vieille distinction maurrassienne entre le pays légal et le pays réel, la corruption de l'un et la santé de l'autre. Le pays légal n'est en fait que l'image du pays réel ; sa corruption n'est que le signe manifeste de la décomposition de toute une société. La réalité française n'apparaît plus que comme le souvenir d'une grandeur déchue ou comme l'espoir d'une grandeur à renaître. Pour l'immédiat, c'est dans le refus d'accepter la France dans sa condition présente que se définit le seul patriotisme légitime (27). La conscience nationale n'est plus que la conscience d'un possible. "II n'y a plus qu'une façon aujourd'hui d'aimer la France, c'est de la détester telle qu'elle est. " (28) »

                La note 26 donne une référence chez Drieu. La note 27 nous invite à voir la collection de Combat, notamment l’article de Maulnier « Il faut refaire un nationalisme en dépit de la nation » (avril 1937) et un article de Maurice Blanchot, « La France, nation à venir » (novembre 1937). Quant à la note 28, elle se présente ainsi : « Combat, avril 1937 ».
                Cette note erronée ne nous dit pas explicitement que la citation soit de Drieu. Mais comme le paragraphe est tout entier une paraphrase de Gilles, comme les trois dernières citations produites par Girardet sont de Drieu, comme la note précédente n’est pas une référence de citation mais plutôt l’indication de textes complémentaires, on est vraiment incité à croire que la citation est de Drieu La Rochelle, et c’est à n’en pas douter ce qu’ont cru, de bonne foi, les lecteurs de Girardet qui l’ont recopiée à partir de son article.
                Maintenant que nous avons trouvé la véritable origine de cette belle phrase que Girardet a justement mise en valeur (mais en la tronquant) en la plaçant à la fin du paragraphe, nous comprenons bien le processus qui a mené à la mauvaise référence. Il a relevé la phrase (sans sa fin) quand il a consulté en bibliothèque la collection de la revue Combat, et il a dû indiquer comme référence, dans ses notes, quelque chose comme : « article Thierry Maulnier ». Ailleurs dans ses notes, il a dû écrire : « Maulnier, Il faut refaire un nationalisme en dépit de la nation, avril 1937 ». D’où, quand il a rédigé son texte ou avant, la confusion entre les deux articles du même auteur. On constate aussi que la note 28, curieusement, ne donne ni nom d’auteur ni titre. Entre les notes prises en bibliothèque et la rédaction de l’article pour la R.F.S.P., il y a peut-être eu une version intermédiaire (les notes mises au propre) où Girardet a fait sauter le nom de Maulnier, de telle sorte qu’il ne savait plus, ensuite, de quel article venait la citation. Peut-être même a-t-il cru qu’elle était de Drieu ??
                Il est en tout cas certain que la vie de la phrase de Maulnier, en tant que citation qu’on se repasse de texte en texte, procède entièrement de l’article de Girardet. J’en veux pour preuve que je la repère dès 1957 dans un article de la revue Esprit [3] (tronquée, attribuée à Drieu, faussement référencée), puis en 1958 dans la revue anticommuniste Preuves (tronquée et attribuée à Drieu, mais sans référence).

                Il vaut la peine de citer le paragraphe suivant de l’article de Girardet, tant il rend un son actuel. Il est dailleurs étrange de penser que Girardet se trouva lui-même, quelques années plus tard, dans la position du nationaliste combattant sa nation puisque, n’acceptant pas la fin de l’Algérie française, il s’engagea aux côtés de l’O.A.S. en 1960-61, ce qui lui valut quelques jours de prison avant de bénéficier d’un non-lieu. Pendant sa brève incarcération, songea-t-il à ces quelques lignes qui prophétisaient sa propre situation à venir ?

« Étrange nationalisme, dont la ferveur se nourrit non pas des exemples de la grandeur encore présente de la patrie, mais des témoignages de son humiliation. On devine chez certains une sorte de délectation morose à voir s'accumuler les signes du déclin français, une sorte de rage joyeuse à suivre l'accélération d'une décadence. On devine aussi chez d'autres une passion presque maniaque dans le mépris qu'ils portent à l'égard de tout ce que pense, de tout ce que sent, de tout ce que croit la masse de leurs compatriotes. Bien peu semblent s'être posé la question de savoir s'ils ne risquaient pas, dans leur obstination à répudier la France réelle au nom de l'image idéale d'une France virtuelle, de compromettre définitivement quelques-uns des liens les plus solides qui maintenaient encore la cohésion de la société nationale. Nationalistes dressés d'abord contre leur nation, c'est cependant de cette contradiction fondamentale que – bien au-delà d'une mythologie simpliste et devenue étrangement désuète – leurs témoignages tirent encore une réelle puissance d'émotion. Isolés au sein d'une communauté qu'ils ne veulent plus reconnaître pour leur, leur véritable drame n'est rien d'autre, au fond, que le drame traditionnel de toutes les émigrations de l'intérieur. »

 

            Dernière gerbe a mis à son programme la republication des deux articles complètement oubliés de Thierry Maulnier, jamais repris en volume, ainsi que d’autres de la très intéressante revue Combat.

 

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[1] Drieu La Rochelle, antimoderne et européen (anthologie de citations récoltées par Arnaud Guyot-Jeannin), Perrin & Perrin, collection La Petite Bibliothèque n°2, 1999.

[2] Dernière année. Notes pour conclure le siècle, L’Âge d’homme, 2001, page 58. Il y a lieu de croire que c’est à partir de cette source que la citation a pris son essor dans la réacosphère internet depuis vingt ans.

[3] « Vocabulaire de la France », par Louis Bodin et Jean-Michel Royer, Esprit, n°256, décembre 1957, p. 652-686.