Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12.10.2014

PATRICK MODIANO, la trilogie de l’Occupation, 1 : LA PLACE DE L’ÉTOILE

Modiano La Place de l'étoile.jpg            Les trois premiers livres publiés par le nouveau Nobel Patrick Modiano que j'ai présenté ici, La Place de l’étoile (1968), La Ronde de nuit (1969) et Les Boulevards de ceinture (1972), sont unis par une thématique commune, si bien qu’il est devenu courant, parmi les critiques qui se penchent sur l’œuvre de cet auteur, de les rassembler sous l’étiquette collective de « trilogie de l’Occupation », que je reprends à mon tour. Toutefois il s’agit d’une commodité conventionnelle : un pareil regroupement n’a, à ma connaissance, jamais été validé par Modiano, et aucun affichage dans le paratexte n’est venu apporter une valeur officielle à ce cycle virtuel.
 
            Le premier des trois, La Place de l’étoile, fut publié en mars 1968 [1]. C’est un livre bien étonnant. Il ne s'agit pas d'un roman au sens strict du terme car il n'y a pas d'intrigue. Dailleurs Modiano lui-même a reconnu trente-cinq ans plus tard que ce n'est « pas vraiment un roman », y voyant « plutôt une sorte de pamphlet »[2]. Il dit aussi qu’il « ne se reconnaît pas dans ce pamphlet », ce qui lui « fait un drôle d’effet ». Il est vrai que le ton utilisé pourra surprendre les lecteurs habitués aux romans de Modiano à partir des années 70. Cependant il est indubitable que c’est une œuvre matricielle, dont la thématique irriguera en profondeur maints livres postérieurs, et spécialement les deux suivants.
              On a à faire à la confession hallucinée d'un jeune Juif, Raphaël Schlemilovitch, qui ressasse une fascination obsessionnelle du nazisme et de la collaboration française. Il assume de façon délirante les clichés sur les Juifs : traître, comploteur, pleurnicheur, trafiquant, se faisant par exemple rabatteur de jeunes filles pour un aristo juif (le vicomte de Lévy-Vendôme) qui pratique la traite des blanches, essayant de suborner à son intention la nièce d'un abbé savoyard puis une marquise normande. Mais plus encore, il multiple à chaque page les plus forcenées provocations antisémites et les déclarations d’amour à la « vraie France » de Saint Louis, de Jeanne d’Arc et de Vichy. Le ton est donné dans les deux premières pages, où il s’auto-insulte violemment par le truchement d’un pastiche de Rebatet et d’un pastiche de Céline. Il explique ensuite que le « docteur Bardamu » est un écrivain typiquement juif, que Dreyfus était coupable (par amour déçu pour la France), raconte une imposture par laquelle il se fait passer pour un déserteur juif de l’armée française en hommage vengeur à Dreyfus, parle de son amitié avec Maurice Sachs, se penche avec empathie sur les cas de Drieu et Brasillach, devient chroniqueur antisémite à Je suis partout (p. 35), entre en relation avec Otto Abetz à qui il propose de créer une Waffen SS juive (p. 37)… Un peu plus tard, on aura encore des pages sur son amitié avec un vieux prof pétaniste auquel il conseille de faire étudier les désuets romanciers du terroir pour mieux se débarrasser de « Trotsky, Kafka et autres tziganes » (p. 82) et qui s’extasie de reconnaître en lui « un vrai camelot du Roi » (p. 83), sur son accueil par les principaux dignitaires nationaux-socialistes qui font de lui le « Juif officiel du IIIème Reich » (p. 155), sur sa liaison avec Eva Braun, sur son amitié avec la fille d’un officier SS proche de Himmler, Hilda, à qui il expliquera (p. 158) que les Allemands sont tous des Juifs (contrairement aux Français qui ne se laissent pas envahir et que Montaigne, Proust et Céline ne sont pas parvenus à enjuiver), sur son copinage avec les sinistres Bonny et Lafont de la rue Lauriston (la Gestapo française), etc. Vers la fin Schlemilovitch est livré à des Israéliens complètement nazifiés qui le brutalisent, qui lui déclarent qu’ils ne veulent plus entendre parler du victimisme juif et ont fait un autodafé des œuvres juives dégénérées (p. 190), et qui l'envoient dans un « kibboutz pénitentiaire » (p. 193), pour ne pas dire concentrationnaire ; une dénommée Rébecca, amoureuse de lui, l’en fait évader, l’amène dans une boîte de nuit clandestine où le déguisement nazi est bien sûr de rigueur et où il est à nouveau arrêté. Dans la dernière séquence le docteur Freud se trouve à son chevet et lui explique, en lui citant « Jean-Paul Schweitzer de la Sarthe », que le Juif n’existe pas (p. 213), mais le narrateur réclame comme médecin traitant le docteur Louis-Ferdinand Bardamu, juif comme lui, et clôt sa confession en avouant à Freud, qui sanglote dans un coin, qu’il est « bien fatigué, bien fatigué… ». Comme le lecteur !, a-t-on envie d’ajouter. On voit qu'il s'agit d'un véritable kaléidoscope de fantasmes vicieux, qui entremêle dans une grande confusion les époques, et aussi les lieux à la fin (où l'on est à la fois à Paris et en Israël), et même le statut énonciatif, car le locuteur se désigne parfois à la troisième personne (par exemple p. 125-129, 132-136 ou 174-182), voire à la deuxième du singulier (p. 137) ou la première du pluriel (p. 145-147).
              On se dit que ce livre aurait pu être écrit par un vieux facho aigri et moisi qui, afin de se venger par une démarche ultra-perverse de tous ses échecs et toutes ses frustrations, aurait créé dans son coin ce Juif imaginaire pour l’humilier au dernier degré, pour lui faire cracher tout ce qu’un Juif ne dira jamais et qu’il rêve tellement d’entendre, pour l’obliger sadiquement  à emprunter le discours de l’adversaire, pour le mettre dans la position du vaincu qui clame son admiration du vainqueur. Mais c’est peut-être donner trop de cohérence à un discours délibérément déroutant. Après tout, un ultra-antisémite pourrait aussi le lire de façon inverse, et se scandaliser d'assister aux ignobles manœuvres d'un parangon de Juif subversif, qui s'attache à enjuiver de l'intérieur tout ce qu'il y a de plus purement français et germanique. De façon assez stupéfiante, on est invité à ingurgiter une macédoine de tous les clichés du discours d’extrême-droite, à la fois dans sa version conservatrice française et dans sa version révolutionnaire allemande. On se frotte les yeux de lire un tel concentré de slogans antisémites et de proclamations fachisantes, qu’on aurait du mal à trouver avec une telle densité même dans les commentaires d’un site de gogols 88. L’effet rafraîchissant en est très vite éventé pour laisser place à une saturation assez pénible : la caricature est tellement forcée qu’elle ne suscite plus ni rire ni inquiétude, mais seulement de la lassitude, d’autant qu’elle n’est pas soutenue par une intrigue romanesque. Une narration plus traditionnelle aurait peut-être mieux servi cette intéressante étude d’un cas de mythomanie masochiste. Mais l’insaisissable Schlemilovitch ne cesse de sauter d’un délire à un autre, et on perd vite l’envie de suivre le fil embrouillé de ses avatars successifs. Le livre est assez bref, comme tous ceux que Modiano fera ensuite : deux-cents pages dans une typographie assez aérée (26 lignes d’environ 45 caractères), mais on se dit que cent-vingt auraient largement suffi.
            Entre la page de titre et la page de dédicace se trouve (p. 7) un texte de présentation en italiques dont le statut est mystérieux : s’agit-il d’un paratexte auctorial ou éditorial ? Modiano a-t-il voulu cet éclairage ou lui a-t-il été imposé par Gallimard, et l’a-t-il rédigé lui-même ? J'en extrais ces deux phrases : « À travers [le narrateur], en trajets délirants, mille existences qui pourraient être les siennes passent et repassent dans une émouvante fantasmagorie. Mille identités contradictoires le soumettent au mouvement de la folie verbale où le Juif est tantôt roi, tantôt martyr et où la tragédie se dissimule sous la bouffonnerie. » C'est très pertinent sauf l'adjectif « émouvant » : n’étant pas Juif, ne me sentant pas concerné par l’antisémitisme, je dois avouer que je n’ai à aucun moment été ému par cette logorrhée de névrose identitaire. Juste parfois amusé, le plus souvent agacé, mais pas touché. En s'enfermant dans l'imaginaire (cauchemardesque) propre à une communauté, on se condamne à ne parler qu'à elle. Plus un personnage nous provoque et plus il repousse l'empathie. Ceux qui ne partagent pas ce complexe de persécution et cette obsession mémorielle ne peuvent lire ce vomissement de délires qu'avec beaucoup de distance, et avant tout comme un document clinique sur une certaine forme de pathologie contemporaine.
 
            Justement, le plus étonnant dans ce livre est son caractère décalé, et à double titre. Sur le plan personnel, on est ahuri qu'il s'agisse d'un livre écrit par un jeune homme de même pas vingt-deux ans. Passe encore pour l'érudition qu'il étale complaisamment : celle-ci ne paraît faramineuse, pour cet âge, qu'en comparaison du djeuns moyen d'aujourd’hui, grand fêtard décérébré qui sait à peine quels pays composaient les deux alliances ennemies de la Seconde guerre mondiale. Un bon khâgneux d’avant les années 70 devait en savoir autant. Mais la tonalité du livre est si peu juvénile ! Le poids du passé si écrasant !... Je repense au paradoxe souligné par Étiemble : « Si La Vie de Saint Louis, l'un des livres les plus jeunes de la littérature française, est l'œuvre d'un grand seigneur nonagénaire, le livre le plus cruel de l'adieu à la jeunesse, le livre en un sens le plus vieux (Une saison en Enfer), est l'œuvre d'un gamin de dix-neuf ans. »[3] La Place de l'étoile, comme Une saison en enfer, comme Le Diable au corps de Radiguet (on peut aussi penser à Bonjour tristesse de Françoise Sagan et Une curieuse solitude de Philippe Sollers), est une de ces œuvres un peu monstrueuses qu'un adolescent hyper-précoce peut produire quand il veut proclamer sa confondante maturité pour humilier les adultes.
                Mais c’est sur le plan historique que le décalage est le plus troublant. Ce livre a au moins vingt ans d'avance, voire trente : on ne comprend pas qu'il ait pu être écrit en 1967, alors qu'il correspond si parfaitement à la névrose judéomaniaque des années 80, 90 et suivantes, celles du victimisme communautaire permanent, du « syndrome de Vichy », de la tyrannie de la mémoire de la Choa et de l'Occupation, de la repentance interminable, etc. Il y aurait une étude à faire, sans doute très instructive, en allant chercher en bibliothèque toutes les recensions de ce livre parues dans la presse à sa parution. On y verrait peut-être, de façon plus nette que par un autre biais, le changement de mentalité entre les années 60 et les années 80 dans le rapport de la France avec son passé et avec sa communauté juive.
            Je me demande aussi comment un tel livre serait reçu aujourd’hui s'il était écrit par un non-Juif. Il ferait sans doute scandale et je parie que son auteur se ferait lincher, car seuls les Juifs ont le droit d'écrire des fictions antisémites. On y verrait probablement non pas du deuxième degré mais du troisième, c'est-à-dire une fiction qui fait semblant de parodier le délire judéophobique pour censément le dénoncer, mais en fait pour mieux le faire entendre en contrebande et l’assumer hypocritement. On soulignerait le côté profondément malsain de cette complaisance à mettre du sel sur les plaies. On s'interrogerait sur la portée globale de cet étrange délire. L'auteur passerait pour un provocateur douteux, et sa carrière littéraire serait barrée.  C’est à peu près ce qui est arrivé à Fasciste de Thierry Marignac (Payot, 1988), et plus encore à Pogrom d’Eric Bénier-Bürckel (Flammarion, 2005), livre « inqualifiable » qui eut la triste gloire de se voir mis au pilori par une tribune du Monde et poursuivi par le Procureur de la République pour antisémitisme et incitation à la discrimination raciale (mais heureusement relaxé). Quand on pense que se sont vus accuser d’antisémitisme même des écrivains aussi établis que Martin Walser (pour Mort d’un critique, éd. des Syrtes, 2006) et Umberto Eco (pour Le Cimetière de Prague, Grasset, 2011), on mesure à quel point la liberté d’expression a reculé en Europe, sous la pression des susceptibilités communautaires. La Place de l’étoile nous ramène à une époque heureuse où la littérature pouvait tout oser, ou nous fait entrevoir et envier l’illimitée licence de parole dont on jouit quand on appartient à une minorité soi-disant opprimée.

  
            Note philologique : Mes numéros de page renvoient à l’édition que j’ai lue, le Folio n°698, imprimé en août 1989. Mais une édition revue et corrigée du livre étant parue en "Blanche" en 1985, ce Folio est-il la simple réimpression du Folio d'origine (sorti en 1975), qui reprenait forcément la première édition de 1968, ou bien reprend-il sans le préciser la seconde édition de 1985 ? Apparemment il y aurait eu un Folio revu et corrigé en 1995 : est-ce à dire qu’entre 1985 et 1995, Folio a continué à répandre la première édition de 1968, alors qu’une version revue et corrigée existait parallèlement en Blanche ? Ou bien le Folio de 1995 serait-il à une troisième version après l’originale de 1968 et la première révision de 1985 ?

 



[1] Il paraît qu’il avait été terminé dès 1967, mais que Gallimard en repoussa la publication pour éviter une polémique après la Guerre des Six jours. Crainte peut-être un peu vaine ; préfacé par Jean Cau, le roman fut en tout cas très bien reçu à sa parution, célébré par Robert Kanters et d’autres critiques influents.

[2] Dans un entretien avec Laurence Liban paru dans Lire en octobre 2003, reproduit ici.

[3] Étiemble, Essais de littérature (vraiment) générale, Gallimard, 1974, p. 272-273.

Écrire un commentaire