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10.10.2014

PATRICK MODIANO, NOBEL FRANÇAIS DE LITTÉRATURE

Patrick-Modiano.jpg          L’Académie suédoise vient de décerner le Prix Nobel de littérature à Patrick Modiano. C’est la fête : celà nous fait deux prix en sept ans, puisque Le Clézio l’avait eu en 2008. La France conforte sa place de première nation littéraire du Nobel, qu’elle détient presque sans discontinuer depuis le premier prix remis à Sully-Prudhomme en 1901[1], et avec quinze prix elle allonge un peu l’écart sur ses principaux poursuivants, les États-Unis à onze et le Royaume-Uni à dix[2]. Voilà qui tranche sur la période 1965-2007 : plus de quarante ans de vaches maigres, pendant lesquels nous n’eûmes qu’un seul prix dont nous enorgueillir, celui de Claude Simon en 1985, un lauréat du reste contesté, que d’aucuns tinrent pour plus calamiteux encore que la mise en quarantaine de notre littérature[3]. Cette longue disette tranchait avec la période précédente, faste s’il en fut : cinq prix en quinze ans, celui de Gide en 47, de Mauriac en 52, de Camus en 57, de Saint-John-Perse en 60 et de Sartre en 64. Et encore, il faudrait tenir compte que Valéry devait l’avoir en 1945, mais il eut la mauvaise idée de mourir trois mois avant ; qu’Anouilh faillit l’avoir en 1962 (pour ne pas couronner deux Français en trois ans, le jury préféra John Steinbeck à la consternation générale, même aux É.-U.A.) ; et que Malraux le manqua de peu plusieurs fois, sans doute pour des raisons politiques, de Gaulle n’étant pas très bien vu à Stockholm. À côté de bien d’autres éléments, le palmarès du Nobel de littérature nous rappelle que les années 50 furent encore une période d’hégémonie culturelle de la France, qui sur ce plan-là se remit très bien de la défaite et de l’Occupation. Si notre puissance politique subit un coup mortel en 1940, c’est seulement dans les années 60 que notre rayonnement littéraire, artistique et intellectuel commença à s’effriter, pour s’effondrer dans les années 70 et 80.
            Les deux prix de 2008 et 2014 sont-ils l’indice d’un regain ? Hélas, je ne le crois guère. Dabord, dès le début des années 90 (voire dès la fin des années 80 ?), j’entendais dire que Le Clézio (né en 1940) et Modiano (né en 1945) étaient les deux seuls qui survivraient dans cette génération, les deux seuls assurés de finir dans la Pléiade, les deux seuls ayant une chance au Nobel. Autrement dit, maintenant que nos deux seuls candidats ont été élus, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il y en ait un troisième dans les prochaines années, et une nouvelle disette de vingt ans ou plus est fort envisageable. Car qui y a-t-il ensuite ? À part peut-être Michel Houellebecq, aucun auteur de moins de 60 ans ne semble avoir acquis une solide audience internationale. Songeons avec nostalgie à l’entre-deux-guerres et l’immédiat après-guerre : alors qu’ils avaient à peine atteint 45 ans, Giraudoux, Mauriac, Saint-John Perse, Cocteau, Cendrars, Morand, Montherlant, Malraux, Céline, Aragon, Éluard, Giono, Bernanos, Saint-Exupéry, Sartre, Camus paraissaient déjà, selon l’avis général, des classiques vivants, ayant pris place dans la galerie des auteurs majeurs de notre littérature, promis à être confirmés comme tels par la postérité. De qui peut-on avec assurance en dire autant aujourd’hui ? Entre les faiseurs de romances commerciales (le duo Marc Lévy et Guillaume Musso) et les écrivains confidentiels pour littéraires distingués (Pascal Quignard, Pierre Michon, etc), on ne voit guère de noms capables de s’imposer durablement jusqu’à prétendre à la plus prestigieuse distinction internationale, alors que la concurrence mondiale va être de plus en plus rude[4]. À moins peut-être qu’Éric-Emmanuel Schmitt, au nom de la promotion de l’écriture dramatique…
            L’autre raison est plus subjective, et je cours le risque d’être démenti par l’avenir, mais j’ai du mal à me convaincre de la haute valeur de MM. Le Clézio et Modiano, et je trouve les jurés Nobel bien généreux de les avoir couronnés, du vivant de romanciers aussi puissants que Philip Roth, Thomas Pynchon, Don DeLillo, Ismaïl Kadaré, Yachar Kemal, Umberto Eco, Antonio Lobo Antunes, Salman Rushdie ou André Brink[5]. Le premier de nos deux lauréats me paraît, du moins pour ce que j’en ai lu, une sorte de Pierre Loti pour bien-pensants de l’âge humanitaire, jamais à court de bons sentiments niaiseux ni de fades extases devant les beaux paysages : un Paulo Coelho sous couverture NRF, avec la reconnaissance universitaire que celà implique[6]. Du second, je suis estomaqué que Peter Englund, le secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise, voie en lui « le Proust de notre temps ». Pour avancer une telle comparaison (autrement que sur le ton cynique de celui qui persiflerait que chaque époque a le Proust qu’elle mérite), il faut réduire Proust à n’être qu’un explorateur de la mémoire, comme s’il n’était pas aussi bien d’autres choses, et dabord un formidable démiurge. Tout à l’opposé, Modiano est un romancier minimaliste, qui fait ses livres avec des riens, et ce n’est même pas vraiment un romancier, car il ne construit guère d’intrigues et ne crée guère de personnages : il pratique plutôt ce détestable genre contemporain qu’on appelle l’autofiction, dont il est l’une des rares réussites. Il n’a quasiment rien fait d'autre que des petits récits d’atmosphère, où des narrateurs évanescents sont en quête de figures fantômatiques… C’est toujours un peu la même chose, et ce sont toujours les mêmes thèmes : la mémoire, le souvenir lancinant de l’Occupation, l’identité, l’errance dans Paris, la recherche du père, le brouillage du réel, la trahison… Naturellement, j’accepte qu’un écrivain tourne toujours autour des mêmes obsessions, et dailleurs je ne refuse pas de voir en Modiano un auteur au sens fort du terme :  mais l’obsession ne finit-elle pas par tourner chez lui au ressassement, et l’homogénéité de son univers ne débouche-t-elle pas sur une lassante monotonie ? Lire un Modiano de temps en temps, c’est une expérience qui n’est pas insignifiante, mais peut-on en lire plusieurs à la suite sans en être très vite saturé et préférer décidément des auteurs plus variés et des œuvres plus nutritives ? Ou d'une écriture plus raffinée : on vante son « style sobre et limpide », qualification qu’on emploie en général pour valoriser le non-style. Cette prose transparente, d'accès facile, doit sans doute très bien passer à la traduction (comme celle de Maupassant), mais ce n'est pas un gage de qualité, au contraire même. 
         Modiano me paraît par excellence un écrivain du mode mineur. Par « mineur », je n’entends pas mauvais comme le premier Marc Levy ou le premier Dan Brown venus, ni même médiocre comme ces Katherine Pancol ou ces Anna Gavalda que s’arrachent les lectrices jamais rassasiées de bluettes sentimentales. Je l’entends encore moins dans le sens politique proposé par Gilles Deleuze dans les années 70[7]. Les auteurs mineurs font partie de la grande littérature, mais à un rang secondaire : par rapport aux auteurs majeurs, qui ont acquis une importance incontournable dans l’histoire littéraire, et qui éclaboussent tous les yeux par l’ampleur de leur production, par la riche diversité de leurs écrits, par la force de leur génie et par l’éclat insoutenable de leurs chefs-d’œuvre, les auteurs mineurs font entendre une petite musique discrète dont le son très pur sera toujours reconnu par ceux qui ont de l’oreille. On appelle parfois « petits maîtres » ces auteurs qui n’ont pas de puissance créatrice, qui ne savent produire que de minces livres d’une humble ambition, le plus souvent très centrés sur leur expérience personnelle, mais qui se recommandent par l’excellence de leur style ou l’authenticité de leur voix. Il leur arrive de réaliser de petits joyaux qui brillent, dans l’ombre modeste où les amateurs savent aller les chercher, d’une lumière plus vive que bien des œuvres fameuses mais à demi ratées des grands auteurs, dont le vol d’aigle traverse forcément quelques trous d’air de temps à autre. Puisque j’ai déjà cité deux fois Angelo Rinaldi, je le citerai une troisième en lui empruntant une évocation de cette partie peu fréquentée mais vitale du grand jardin des lettres, que lui inspire le cas d’Alexandre Vialatte : « Les maniaques de la classification […] se demandent avec gravité quelle place Vialatte va occuper au juste, quand il sera définitivement tiré de l’ombre. Quand il aura dans toute la France – soyons hardi – autant de lecteurs que Camus dans une bourgade du Morvan. Sans aucun doute, on ne saurait le loger au même étage que Proust, Céline ou Beckett. Ce n’est que l’un de ces écrivains dits mineurs dans les manuels très scolaires, et que la passion des mots a conduit en tête du classement, dans sa catégorie. Mais n’est-ce pas déjà énorme ? Car, retirer de la littérature française les auteurs de son envergure – de Benjamin Constant à Paul-Jean Toulet et à Charles-Louis Philippe, en passant par Cocteau – équivaudrait à supprimer toutes les pièces du jeu d’échecs pour ne laisser que la Reine et le Roi. Celà rendrait la partie impossible, et il ne resterait qu’à inonder le damier de nos pleurs. »[8] La présence de Cocteau dans cette petite liste étonne un peu, mais qu’importe ici. On la complétera volontiers en ajoutant, par exemple, Eugène Fromentin, Marcel Schwob, André Suarès, Léon-Paul Fargue, Valéry Larbaud, Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau, Paul Gadenne, Henri Calet, Jean Reverzy, aujourd’hui Gabriel Matzneff, etc. Oui, Rinaldi a raison d’affirmer que ces auteurs mineurs sont indispensables à la littérature, à sa respiration, à son équilibre, à sa variété, de même qu’une équipe de foutebôle ne saurait être composée que de buteurs et de meneurs de jeu. Mais si les milieux récupérateurs ou les arrières-latéraux sont nécessaires, est-ce une raison pour leur décerner le Ballon d’or ? N’y a-t-il pas là un mélange des ordres qui n’aboutit qu’à brouiller les hiérarchies et augmenter la confusion générale ?
            Une des caractéristiques constantes du comité Nobel de l’Académie suédoise, c’est sa volonté d’honorer la littérature dans sa diversité, ce qui suscite une certaine incompréhension des médias et du grand public, qui s’attendent à ce que le prix Nobel ne consacre que les auteurs reconnus comme majeurs dans le genre qui écrase tous les autres depuis environ un siècle et demi, le roman. Aussi tient-elle à distinguer régulièrement des poètes forcément très peu illustres (pour me limiter aux trente dernières années : Jaroslav Seifert en 1984, Joseph Brodsky en 1987, Derek Walcott en 1992, Seamus Heaney en 1995, Wislawa Szymborska en 1996, Tomas Tranströmer en 2011), et, quoique moins souvent, des dramaturges (Dario Fo en 1997, Harold Pinter en 2005, et jadis G. Hauptmann, G.B. Shaw, Pirandello, O’Neill). Il semble que cette littérature en mode mineur, qu’on aurait du mal à définir précisément, fasse aussi désormais partie des genres d’expression, ou disons plutôt des catégories d’écrivains, que l’Académie suédoise entend soutenir et promouvoir : Imre Kertész en 2002, Herta Müller en 2009, la nouvelliste Alice Munro en 2013 et maintenant Modiano n’en relèvent-ils pas ? C’est une politique qui a sa légitimité et qu’on peut respecter, quoique je ne la partage pas[9]. Je me demande toutefois s’il ne faudrait pas voir là un symptôme d’une certaine mentalité contemporaine, qui a renoncé à toute ambition, déteste la prétention, ne croit plus au "génie", se complaît dans un minimalisme accessible à tout-le-monde. En somme, l’Académie suédoise aurait senti d’instinct que seuls des auteurs mineurs étaient vraiment accordés à une époque mineure…
            Ce n’est pas la seule raison pour laquelle le prix accordé à Modiano m’inspire une certaine gêne. On nous dit que Modiano est quasiment inconnu dans le monde anglo-saxon, d’où la perplexité avec laquelle la presse étrangère a accueilli l’annonce de son prix. Certes, on peut partir du principe que Modiano est un auteur très important, et en déduire qu’il y a là une preuve supplémentaire, parmi bien d’autres, que les États-Unis (et à moindre degré la Grande-Bretagne) vivent renfermés sur eux-mêmes, peu curieux du monde extérieur[10]. Cependant on peut aussi se demander si, à l’inverse, ce ne serait pas une preuve que les livres de Modiano sont terriblement franco-centrés et donc peu attractifs pour des étrangers : de fait Paris y joue un tel rôle, et le souvenir de l’Occupation y est si prégnant, qu’on se demande si quelqu’un qui ignorerait tout de l’histoire de France au XXe siècle peut entrer dans cet univers. Si encore il s’agissait d’un romancier social, à la Zola ou à la Tom Wolfe, qui ne nous laisse rien ignorer du milieu qu’il nous invite à explorer avec lui ! Mais chez Modiano, tout fonctionne par allusion, tous les signes sont flous. On pourrait presque dire que chez lui, les noms propres ne sont pas des "effets de réel", mais des effet d’irréel ! Or encore faut-il que lecteur connaisse ces référents historiques et géographiques pour bien sentir la brume d’irréel dans laquelle la prose modianesque les enveloppe. Le bref libellé de l’Académie suédoise qui justifie la désignation de Modiano est dailleurs ainsi rédigé : « pour son art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation ». C’est une curieuse approche de la littérature que de mettre en avant la peinture d’une période historique : le mérite principal de Balzac et de Stendhal est-il d’avoir dévoilé la France de 1830, le mérite principal de Shakespeare d’avoir brossé un tableau de l’Angleterre à l’époque des Lancastre et des York ? Bien sûr, il y a aussi celà chez eux, mais un écrivain n’est pas un historien, et si son œuvre a une valeur documentaire sur une époque, c’est par surcroît. Et du reste, l’Académie suédoise se trompe : Modiano ne peint pas l’Occupation comme Proust la France du début du XXe siècle ou Zola celle du Second Empire. Pour comprendre l’Occupation par le roman, il vaut mieux relire Au bon beurre de Jean Dutourd, Les Forêts de la nuit de Jean-Louis Curtis, Le Chemin des écoliers de Marcel Aymé ou Mon village à l’heure allemande de Jean-Louis Bory. L’Occupation de Modiano est un souvenir, une atmosphère, une projection, un fantasme, un vertige, un cauchemar : ce n’est pas un cadre réel. On peut même affirmer que Modiano ne nous dévoile rien du tout de l’Occupation, mais énormément de la névrose mémorielle de l’Occupation dans la France des années 70 et suivantes, comme je le souligne dans ma note critique sur ses trois premiers récits. 
Or je fais partie de ces gens dont le patriotisme souffre beaucoup plus du cirque permanent de la repentance que des objets mêmes de cette repentance maladive (esclavage, colonialisme, affaire Dreyfus, Vichy, fachisme, tout ça). C’est pourquoi, devant cette célébrité planétaire qui s’abat sur Modiano, j’ai l’impression pénible qu’éprouvent les gens dont le honteux secret de famille se voit brusquement exposé en public. Cet enfant psychopathe qu’on exhibe malgré nous, oui, c’est bien notre rejeton ; inné ou acquis, son trouble mental vient bien de nous ; vous ne le saviez pas, mais nous vivons depuis si longtemps avec cette tare qu’elle fait partie de nous. En lisant Modiano, le monde entier va savoir que nous sommes toujours obsédés par ce que nous avons fait sous Vichy, que nous passons notre temps à nous tourmenter sur l’infamie des collabos et l'horreur du génocide juif. Bernard Pivot voit en Modiano un auteur « très français ». Pour la forme, on peut en discuter. Mais pour ce qui est du contenu, c’est tragiquement vrai.

         Même en restant sur un plan strictement littéraire, en tant que Français passionnément attaché à la littérature française, les deux Nobel de Le Clézio et Modiano en sept ans me mettent mal à l’aise. Je crains qu’il ne faille y voir, non l’amorce d’un renouveau, mais le dernier écho d’une grandeur passée. Je crains qu’il s’agisse d’une reconnaissance exagérée et imméritée, qui sur le long terme nous discrédite plus qu’elle nous serve. Je crains qu’il y ait malentendu, méprise, erreur de jugement, cadeau plein de bonnes intentions mais sans grand discernement. Le Clézio et Modiano ont-ils vraiment été couronnés pour leurs mérites intrinsèques, ou bien ont-ils bénéficié de la francophilie des académiciens suédois[11], de leur remords de nous avoir presque oubliés pendant quarante-trois ans, de leur souci plus ou moins conscient de rendre un hommage régulier à la nation littéraire par excellence ? Tant que nous restions dédaignés, nous pouvions toujours nous cuirasser de mauvaise foi et plaider l’ignorance des étrangers, ou le préjugé anti-français, ou les arrière-pensées politiques, voire la rancœur déclenchée par le refus de Sartre. Mais maintenant que nous voilà projetés en pleine lumière, nous ne pourrons plus dissimuler notre médiocrité. Des milliers d’amateurs de littérature, encore prévenus en notre faveur par la gloire quasi hégémonique de nos lettres pendant des siècles, vont faire le même constat que nous après avoir lu quelques titres de Le Clézio et Modiano : « Quoi ! la littérature française contemporaine, ce n’est donc que ça ? »

 

Pour compléter cet article : trois notes de lecture sur les trois premiers livres de Modiano, La Place de l’étoile (1968), La Ronde de nuit (1969) et Les Boulevards de ceinture (1972).

 



[1] Pour les maniaques de précisions chiffrées : la France a été première exéquo avec l’Allemagne dès 1902 (l’historien Theodor Mommsen, un des nombreux choix déconcertants du jury), à nouveau seule première en 1904 (Frédéric Mistral, choix aussi discutable que celui de Sully-Prudhomme), à nouveau première exéquo en 1908 (le philosophe Rudolf Eucken, un des choix les plus contestables de l’histoire du prix, d’autant qu’il a été préféré à Swinburne qui ne l’aura jamais et Selma Lagerlöf qui l’aura l’année d’après). En 1910, l’Allemagne passe devant grâce à Paul Heyse (un des nombreux demi-inconnus de cette période décidément peu glorieuse de l’histoire du prix) et creuse l’écart en 1912 avec Gerhart Hauptmann (un dramaturge naturaliste important à l’époque mais bien oublié aujourd’hui). La France revient à une longueur en 1915 (Romain Rolland), se retrouve à nouveau première exéquo en 1921 grâce à Anatole France, prend seule la tête en 1927 (Henri Bergson, encore un choix insolite), se fait rejoindre une dernière fois dès 1929 (Thomas Mann), et doit attendre 1937 (Roger Martin du Gard) pour être enfin définitivement toute seule au sommet. Il n’y a donc qu’entre 1910 et 1920 que la France aura été la deuxième nation la plus primée.

[2] On peut cependant discuter de la pertinence d’une répartition des écrivains selon leur passeport, car il y a une nationalité littéraire qui n’est pas la nationalité juridique : ainsi la France pourrait légitimement revendiquer comme siens le Belge Maurice Maeterlinck, Nobel 1911 (qui a passé presque toute sa vie en France) et l’Irlandais Samuel Beckett, Nobel 1969 (né en 1906, il s’installe en France en 1938 jusqu’à sa mort en 1989, vit avec une Française et écrit ses œuvres majeures en français) ; inversement, il faut reconnaître que Gao Xingjian (2000) est beaucoup plus un écrivain chinois qu’un écrivain français (même si, depuis vingt ans, il a écrit plusieurs pièces en français). C'est pourquoi je considère qu'aucun écrivain français n'a eu le Nobel entre 1985 et 2008. Deux en plus et un en moins, celà nous ferait 16 lauréats au lieu de 15, encore qu’on puisse aussi nous retirer Frédéric Mistral qui a écrit en provençal (mais il se traduisait lui-même en français, et le provençal n’est-il pas une langue de France ?). Les États-Unis devraient avoir 9 prix au lieu de 11 : passe encore qu’on leur compte le poète russe Brodsky, Nobel 1987 (1940-1996), qui s’est exilé assez jeune (32 ans) et est en effet passé à l’anglais. Mais Czeslaw Milosz, Nobel 1980 (1911-2004), a beau s’être installé aux É.U.A. en 1961 et en avoir acquis la nationalité en 1970, il a continué dans son exil à écrire ses œuvres majeures en polonais : lui accorder les deux nationalités n’a pas beaucoup de sens littéraire ; quant à Isaac Bashevis Singer, Nobel 1978 (1902-1991), son installation aux É.U.A. et sa naturalisation sont plus précoces dans sa vie (1935 et 1943), mais il n’a pas cessé d’écrire en yiddish, et son œuvre romanesque a continué à être en majeure partie située dans la communauté juive de Pologne. Il serait plus pertinent de le classer parmi les écrivains israéliens (en tant qu’Israël est le foyer national virtuel des juifs du monde entier), ou même comme Milosz parmi les écrivains polonais, que parmi les écrivains états-uniens. Le Royaume-Uni peut à bon droit revendiquer l’Irlandais George-Bernard Shaw (1925), mais à l’inverse devrait céder les très cosmopolites Elias Canetti (1981) et Vidiadar Surajprasad Naipaul (2001). Le premier (1905-1994), né en Bulgarie de parents juifs espagnols, a certes vécu une trentaine d’années à Londres (en gros de 1939 à 1970), mais toute son œuvre est écrite en allemand. C’est un homme de la Mitteleuropa, qu’on pourrait considérer comme Autrichien (il vécut à Vienne de 1924 à 1938) ou Suisse alémanique (il vécut à Zurich pendant son adolescence, puis de plus en plus continument à partir de la fin des années 60). Le second, né à Trinité-et-Tobago de parents d’origine indienne, semble essentiellement marqué par l’Inde et par les Antilles. Difficile de trancher sur l’appartenance nationale d’un écrivain du monde multiculturel. Je le verrais, faute de mieux, comme un Indien de la diaspora, à l’instar de Salman Rushdie. Les Britanniques tomberaient donc de 10 à 9 lauréats. Mentionnons aussi que la poétesse juive Nelly Sachs, co-Nobel 1966 (1891-1970) est considérée comme suédoise parce qu’elle a vécu à Stockholm de 1940 à sa mort. Mais elle n’a pas cessé d’écrire en allemand : il faudrait donc la rattacher à l’Allemagne (qui passerait alors de 8 à 9 prix), ou peut-être à Israël, car son œuvre est très marquée par la judéité et le destin d’Israël (et saluée comme telle par le jury). On pourrait aussi discuter de la nationalité de Hermann Hesse, considéré comme Suisse : il a passé la majeure partie de sa vie chez les Helvètes, mais il est né en Allemagne, et en 1914 il s’est même présenté à l’ambassade pour se faire engager (en vain) ; sa culture n’est-elle pas beaucoup plus allemande que suisse ? Enfin il va sans dire (mais là il n’y a guère de débat) que Henryk Sienkiewicz (1905) doit être considéré comme Polonais et non comme sujet russe, de même que Rabindranath Tagore (1913) comme Indien et non comme sujet britannique. Enfin il serait aussi absurde de nier que l’apatride Ivan Bounine (1933) fût un écrivain russe, bien qu’il ait vécu en France de 1920 à sa mort en 1953. — Bien entendu, ma tendance à rattacher les écrivains à leur pays d’origine plutôt qu’à leur pays d’adoption (non sans exceptions : Beckett et Brodsky) n’est pas un hasard dépourvu d’implications politiques…

[3] Je pense en particulier à Angelo Rinaldi qui commit un article d’anthologie,  d’une rare cruauté, contre l’auteur de La Route des Flandres, dans L’Express du 25 octobre 1985. Il s’ouvre ainsi : « Après ‘Greenpeace’, Claude Simon… Le prestige de la France reçoit un second coup avec l’attribution du prix Nobel à l’écrivain le plus ennuyeux et le plus artificiel qui ait existé depuis la disparition de Casimir Delavigne. C’est à se demander si, après avoir ‘déstabilisé’ l’armée, on n’a pas cherché à s’attaquer à la littérature, les deux seules choses un peu sérieuses dans ce pays quand nous raisonnons à l’échelle des siècles. Jugée à partir des livres de Claude Simon, notre littérature, aux yeux du public international, ce sera non pas le ‘Bateau ivre’ de Rimbaud, mais le ‘Rainbow Warrior’, qui, après l’explosion, donne de la gîte. Au degré d’affliction où nous sommes, toutes les hypothèses se présentent à l’esprit. […] L’Académie de Stockholm serait-elle ‘infiltrée’ par le KGB comme certains mouvements pacifistes ? A-t-on cherché à confirmer le bruit selon lequel le roman serait définitivement mort ? ». Et se termine comme suit : [Un autre choix] « nous aurait, en tout cas, épargné cette situation qui met notre amour-propre à l’épreuve et dont on ne voit que trop l’issue : on a démissionné M. Hernu pour moins que celà, c’est à présent M. Lang que l’on s’apprête sans doute à renvoyer. Pas de doute, le roman français gît dans un cachot de Stockholm. Il sera aussi difficile de le tirer de là que les ‘époux Turenge’ des geôles d’Auckland. » (article recueilli dans Les Roses et les épines. 20 ans de critique littéraire à L’Express, Les Cahiers de l’Express, hors-série n°4, juin 1990, p. 78-79).

[4] Sur un total de cent-dix lauréats, la Chine n’en a eu que deux  (le naturalisé français Gao Xingjian en 2000 et Mo Yan en 2012), comme le Japon (Kawabata en 1968 et Kenzaburo Oe en 1994) ; l’Afrique noire n’en a encore eu qu’un seul (le Nigérian Wole Soyinka en 1986), comme l’Inde (personne depuis Tagore en 1913 !), la Turquie (Orhan Pamuk en 2006) et le monde arabe (l’Égyptien Naguib Mahfouz en 1988) ; l’Indonésie, la Malaisie, la péninsule indochinoise, la Corée, l’Iran : zéro. Il y a des balances à rééquilibrer ! (Au passage, on s’amusera de constater que la Suède en a eu huit (!), la Norvège et le Danemark trois chacun, la Finlande et l’Islande, un chacune : mais bien sûr, aucun scandinavocentrisme là-dedans…)

[5] Et encore ne mentionné-je pas quelques autres morts après 2008, et qui auraient donc pu l’avoir à la place de Le Clézio, comme Carlos Fuentes, Vassili Axionov, John Updike, Tom Sharpe, Dobritsa Tchossitch, Antonio Tabucchi, Barry Unsworth, etc.

[6] À la sortie du Chercheur d’or, Angelo Rinaldi exécuta Le Clézio dans des termes qui sont restés dans la mémoire des curieux de littérature contemporaine (L’Express, 22 février 1986) : « Le poseur taciturne des îles Sous-le-Vent a écrit de jolies nouvelles. Elles ne font pas oublier sa philosophie pour Signe de Piste et son lyrisme appliqué. […] Il est recommandé à un romancier de nicher sa fiction à l’intérieur d’un mythe universel – ici, la Toison d’or – mais l’abc du métier, si l’on prend ce parti, veut que l’on ne téléphone pas en PCV au lecteur pour l’en avertir. Ce que fait sans relâche M. Le Clézio, entre goyaves et cocotiers, dans un décor à mi-chemin de Paul et Virginie et de la vitrine aux fruits d’outre-mer de Fauchon.  N’adhérant jamais tout à fait à sa propre folie et se regardant vivre sans le moindre atome d’humour, Alexis perd son épaisseur de personnage et donne l’impression de se fatiguer plus à penser qu’à creuser le roc. Ses hymnes à l’innocence des paradis perdus aboutissent surtout à un exotisme d’exposition coloniale – dans le meilleur des cas, à du Saint-John Perse délavé. La sincérité de M. Le Clézio est d’ailleurs hors de discussion. Elle n’a d’égale qu’une naïveté bien étonnante de la part d’un écrivain depuis vingt ans à la tâche. C’est que sans doute il s’est pris terriblement au sérieux dans l’intervalle – ce sérieux qui est l’exact contraire du tragique, né des secousses d’une vraie sensibilité. » (article recueilli dans Les Roses et les épines. 20 ans de critique littéraire à L’Express, Les Cahiers de l’Express, hors-série n°4, juin 1990, p. 88-89). Sur Le Clézio, lire aussi cet excellent article de Pierre Jourde, qui tape dans le mille, comme souvent. 

[7] Son concept de « littérature mineure », développé à partir de notes assez ambigües de Kafka, se veut politique et subversif : il s’agit de promouvoir une littérature qui fasse entendre, dans une langue majeure, la voix des minorités opprimées par l’homme-blanc-européen-mâle-hétérosexuel-adulte-urbain-raisonnable. Voir G. Deleuze et F. Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, Minuit, 1975. De mon point-de-vue, l’originalité et la force de l’imaginaire de Kafka, ainsi que son importance dans la littérature mondiale, font au contraire de celui-ci un auteur majeur.

[8] Sic pour « damier » : il aurait dû dire « échiquier ». Article paru dans L’Express du 11 novembre 1978, recueilli dans Les Roses et les épines. 20 ans de critique littéraire à L’Express, Les Cahiers de l’Express, hors-série n°4, juin 1990, p. 58.

[9] Je pense que la réputation du Nobel est telle qu’il doit laisser d’autres récompenses jouer le rôle de  prix de découverte, et se réserver celui de prix de consécration. (Et j’ai aussi une faiblesse pour les romanciers animés d’une ambition démiurgique, dont l’imagination débordante et l’invention verbale inépuisable laissent le lecteur pantois.) Si j’étais juré, je pousserais mes collègues à viser le consensus en ne couronnant que des auteurs déjà largement reconnus. Ainsi dans les années 70, j’aurais écarté Patrick White (73) , E. Johnson et H. Martinson (74), Vicente Aleixandre (77), Odysséas Elytis (79), et même Heinrich Böll (72) et Eugenio Montale (75), pour faire de la place à Borges et Nabokov, Graham Greene ou Anthony Burgess, Gracq ou Yourcenar, Italo Calvino ou Alberto Moravia, Ernesto Sabato ou Jorge Amado.

[10] Dailleurs en octobre 2008, le précédent secrétaire perpétuel de l'Académie suédoise, Horace Engdahl, avait déclenché un tollé outre-Atlantique en assumant le relatif dédain du comité Nobel à l’égard des écrivains états-uniens : « Il existe bien sûr des auteurs forts dans toutes les grandes cultures, mais on ne peut pas nier le fait que l'Europe soit toujours le centre du monde littéraire... pas les États-Unis [...] Les États-Unis sont trop isolés, ils ne traduisent pas assez et ils ne participent pas au dialogue des littératures. »

[11] Rappelons que l’Académie suédoise a été fondée en 1786, sur le modèle de l’Académie française, par le roi Gustave III, parangon du francophile des Lumières. Et Alfred Nobel (1833-1896) a vécu à Paris en 1850 et entre 1875 et 1890. C’est dans son laboratoire parisien qu’il a inventé la dynamite plastique. C’est encore à Paris qu’il a rédigé son testament, programmant l’institution d’un quintuple prix philanthropique, en 1895.

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