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30.08.2014

LA SOLUTION-MIRACLE AUX PROBLÈMES DE L’ÉDUCATION NATIONALE

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            Invité à énoncer les mesures qu’il mettrait en place s’il était nommé ministre de l’Éducation nationale[1], Brighelli n’a malheureusement rien proposé d’original : suppression de la méthode semi-globale d’apprentissage de la lecture, recentrement du primaire sur l’acquisition de la lecture, de l’écriture et du calcul, suppression du collège unique, « tolérance zéro » pour les écarts disciplinaires, suppression du bac (devenu un gaget coûteux et inutile), augmentation de 50% du salaire des enseignants (ce qui l’alignerait sur celui de plusieurs de nos voisins européens comme le Luxembourg). Toutes ces mesures, frappées au coin du bon sens, sont si évidemment salubres, et si notoirement salubres, que c’est seulement par l’effet de l’absurdité propre à notre époque qu’on tarde encore à les mettre en application. La dernière a suscité l’ironie des journalistes qui interrogeaient Brighelli, alors que c’est peut-être la plus importante, ou celle qui pourrait être la plus importante si elle était poussée plus loin.
            Je crains cependant que ces quelques mesures élémentaires soient insuffisantes. Naguère, après avoir longuement réfléchi aux maux qui affligent notre école, j’ai trouvé le remède miracle pour résoudre d’un coup tous les problèmes de l’Éducation Nationale, et même pour remettre notre civilisation dans la bonne direction.
            Il est très simple : il suffirait de multiplier le salaire des instituteurs par 10, le salaire des professeurs de collège par 20, le salaire des professeurs de lycée[2] par 30, le salaire des maîtres de conférence par 40 et le salaire des professeurs des universités par 50[3]. Pour faire bonne mesure, les revenus des sportifs professionnels et des mannequins (contrats publicitaires compris) seraient plafonnés à 2000 €, l’État confisquant tout le reste. Deux-milles euros par mois pour un métier sans utilité sociale directe, consistant à jouer en public ou à exhiber sa plastique, ça me semble excessivement bien payé[4].
            À ceux qui objecteraient qu’un tel plafonnement des salaires signerait la mort du sport professionnel en France, ou tout au moins du plus important d’entre eux, le ballon-rond, je réponds que c’est justement l’un des objectifs recherchés par ce véritable "changement de paradigme" que j’appelle de mes vœux. Qu’avons-nous à perdre à la disparition de la médiatisation du sport de compétition ? Ce n’est pas parce qu’il n’y aurait plus de professionnels que celà empêcherait chacun de s’adonner à une saine activité physique. Nous regarderions un peu moins la télévision, ce qui nous laisserait plus de temps pour ouvrir des livres. Une société se juge aussi à la qualité de ses millionnaires. Le jour où les élèves verront leurs professeurs arriver au lycée en Mercedes, les poches de leur costard débordant de billets, tandis que les champions sportifs seraient réduits à une Clio d’occasion voire au bus municipal, une évolution commencera à se faire dans leur petite tête. Vivant dans une société qui (à nouveau) place la vie de l’esprit très au-dessus du narcissisme corporel, une majorité d’entre eux s’y conformerait et mettrait désormais ses ambitions dans la maîtrise d’une vaste culture. Ils écouteraient comme un oracle ce professeur « pété de thunes » parce que les sciences ou les lettres n’ont pas de secrets pour lui, ils consentiraient des efforts cérébraux énormes pour palper à leur tour des gros billets, ils s’inclineraient devant la hiérarchie de l’esprit au lieu de la mépriser au nom de la hiérarchie du fric, puisque ce seraient les mêmes. Et ils ne regarderaient plus qu’avec commisération les abrutis dopés qui ne savent que taper dans un ballon, au lieu de les prendre pour idoles et modèles. Ce n’est pas seulement l’attitude des élèves en classe qui changerait radicalement, c’est tout notre système de valeurs.
            Je me souviens de Michel Serres, déclarant sur je ne sais quel média il y a un peu plus de vingt ans : « quand on paye les professeurs comme des garde-chiourme, on transforme les élèves en chiourme ». La chiourme, rappelons-le, c’est l’ensemble des forçats d’une galère ou d’un bagne. Payer les professeurs comme des découvreurs de pierre philosophale ne suffirait évidemment pas à transformer toutes les cervelles de plomb en cervelles d’or. Mais au moins l’école retrouverait-elle un prestige immense, car le savoir serait considéré par les élèves et leurs parents non comme un bagage archaïque et vain, mais comme la clef de la réussite sociale et personnelle. On pourrait mettre en œuvre le magnifique paradoxe qui clôt La Formation de l’esprit scientifique de Gaston Bachelard : « la Société sera faite pour l’École et non pas l’École pour la Société ». L’homme contemporain serait remis à l’endroit : les pieds au niveau du sol, la tête en haut.
 
 
NB : Il n’y a qu’une seule objection sérieuse à ma proposition, celle consistant à dire qu’une telle politique ne ferait qu’affermir la toute-puissance de l’argent, en subordonnant l’esprit au lucre. Elle attirerait vers le savoir non pas des amants désintéressés, disposés à le servir honnêtement, mais des exploiteurs cupides, décidés à s’en servir au profit de leurs bas appétits. Elle risquerait donc de pervertir la culture, devenue un simple moyen de la richesse. À celà je réponds que ma proposition est réaliste. Certes, comme Rousseau, je rêve d’une société fondée sur la vertu, où les hommes vivraient frugalement, ayant compris que les possessions matérielles sont néfastes pour la santé de l’âme et donc pour le bonheur. Mais j’ai conscience qu’une telle société n’est pas accessible. Je prends donc les hommes pour ce qu’ils sont, et je propose de partir de leurs vices pour les orienter vers les fins les plus hautes. Certes, on verrait proliférer des singes savants qui joueraient les érudits pour mieux s’en mettre plein les poches. Mais de deux maux il faut choisir le moindre : à tout prendre, ne serait-ce pas moins horrible que le culte de la vulgarité brute ? La cuistrerie avide n’est-elle pas préférable à l’inculture arrogante et revendiquée comme celle d’un Nicolas Anelka ? L’hypocrisie étant un hommage du vice à la vertu, les carriéristes de la culture ne feront que renforcer l’emprise de celle-ci. La problématique est la même que celle des faux dévots : oui, les faux dévots sont odieux et souillent la religion ; mais pour un esprit attaché à elle, mieux vaut encore une société de faux dévots qu’ une société d’impies, car la seconde incite tous les hommes au vice, tandis que la première répand un exemple qui, même s’il est frelaté, incline dans la bonne direction les cœurs purs. Les vrais amants du savoir seront toujours désintéressés, et ce ne sont pas les avantages qui leur tomberaient dessus qui les en éloigneront. La question n’est pas le statut du savoir, mais l'orientation générale de la société. Il y aura toujours des masses de crétins qui fantasmeront sur la Bugatti Veyron à deux millions d’euros l’unité : mieux vaut qu’ils apprennent que c’est le joujou d’un professeur du Collège de France plutôt que celui d’un Karim Benzema. Ils feront plus de bien à la collectivité, et à eux-mêmes, en dirigeant vers le premier plutôt que vers le second leur admiration et leur envie.

 

Complément du 10-9-14 : Ceux qui croient qu’il ne s’agit là que d’une grosse blague sont invités à lire cet article, qui fait état d’une étude de l’O.C.D.E. montrant une corrélation significative entre les salaires des enseignants et la réussite des élèves : « parmi les pays et économies où le PIB par habitant est supérieur à 20.000 dollars, les systèmes d’éducation qui rémunèrent davantage leurs enseignants (soit ceux dans lesquels le salaire des enseignants est supérieur au revenu national par habitant) obtiennent généralement de meilleurs résultats en mathématiques ». L’étude ne se penche pas sur la relation de causalité entre ces deux variables. On peut supposer que là où les enseignants sont mieux payés, ils sont mieux recrutés, mieux considérés et plus motivés, donc plus efficaces. Mais il est vrai que mon article propose une autre voie : travailler non pas sur la motivation des enseignants mais sur celle des élèves. Placer les professeurs au sommet de la hiérarchie sociale pour qu’aux yeux des élèves personne ne paraisse plus admirable que les professeurs ni rien plus désirable que le développement de l’esprit. 

 



[1] Et si Brighelli devenait un jour ministre de Marine Le Pen ? Complètement extravagante il y a quelques années, l’idée est passée au stade du "peu vraisemblable". Dans son dernier livre, pour lequel il était invité sur Europe 1 (Tableau noir, Hugo doc), il fait un bilan comparatif des programmes éducatifs des grands partis, et il donne une nette préférence à celui du F.N. (voir cet article du Point). Ce qu’il assume dans cette émission radiophonique ! Robert Nahmias lui dit (avant-dernière séquence, à partir de 3’59’’) : « Vous êtes assez d’accord avec les idées du F.N., quand même, quand on lit la fin du livre, honnêtement… C’est le seul qui trouve grâce à vos yeux dans son programme », et il répond : « Non, il n’y a pas de commentaire. Je donne quatre programmes à la fin, il se trouve qu’il y en a un qui a compris où soufflait le vent. Voilà. C’est tout ce que je dis, hein, actuellement. Qui a compris où soufflait le vent. Et entre nous soit dit, il n’y a pas que dans l’éducation qu’ils ont compris où soufflait le vent. Bon. Fin de la parenthèse. » Intéressante parenthèse, n’est-ce pas ? Nul ne le forçait à donner ainsi ce coup de chapeau au F.N. ! Deux jours plus tôt (le 27 août, donc), Michel Onfray a tenu des propos étonnamment compatibles avec les vues du Front National sur la RTS (pour une démocratie réelle, pour la protection du peuple et de son identité, pour le contrôle de l’immigration, contre la stigmatisation anti-démocratique par l’étiquette de raciste, « protéger ses ouvriers n’est pas être xénophobe », etc). C’est à de petits signes comme celà qu’on se dit que la diabolisation du F.N., si écrasante depuis trente ans, commence à s’effriter, et que les lignes pourraient bouger.

[2] On pourrait en profiter pour créer deux corps différents, l’un de professeurs de collège, l’autre de professeurs de lycée. Et aussi rajouter une quatrième année de lycée.

[3] Je ne vais évidemment pas perdre mon temps à examiner la question triviale des sources bugétaires à trouver pour alimenter cette nouvelle masse salariale. Tout-le-monde sait qu’il y a des gisements financiers à portée de main, pour autant qu’on ait la volonté politique de les saisir. Une seule piste, pour rester dans le domaine éducatif : l’État pourrait cesser de salarier tous les enseignants du privé sous contrat (environ 15%). Que les établissements privés prennent leur indépendance et s’assument complètement, y compris en payant leurs enseignants par leurs propres moyens ! On pourrait aussi supprimer le bac, devenu une fichaise absurde maintenant qu'il est quasiment donné à tous les lycéens. Son coût annuel direct n'est "que" de 74,5 millions d'euros, mais selon une étude du Syndicat des personnels de direction, l'annulation de trois semaines de cours revient à... 1,4 milliard d'euros.

[4] Ajoutons que jusqu’au début des années 80, quand le sport de compétition occupait dans la vie sociale une place déjà disproportionnée mais néanmoins modeste par rapport à celle qu’on lui donne maintenant, c’est à peu près ce que devait gagner une bonne moitié des foutebôleurs professionnels français. Ceux qui jugent un tel plafond aberrant sont pervertis par la démence contemporaine, qui a complètement faussé l’échelle d’évaluation des mérites individuels.

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