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20.09.2012

JEAN-LUC DELARUE, LE MULTI-DROGUÉ DES ANNÉES 2000

            Les médias relaient une interviou de Jean-Claude Delarue, le père de l’animateur télé décédé le 23 août, selon lequel son fils, marié à une musulmane en mai dernier, se serait converti à l’islam peu avant sa mort, et serait aujourdhui enterré dans le carré musulman du cimetière de Thiais.  
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cette information devait être confirmée, alors le destin assez pathétique de ce garçon mort à 48 ans prendrait une autre couleur : intoxiqué à l’alcol, à la cocaïne, à la télévision et à l’islam, il aurait connu les quatre drogues dures du monde contemporain !

            Il y a des personnages auxquels, tant qu’ils sont actifs, on voue un mépris et une détestation illimités et parfaitement justifiés ; mais quand ils s’effacent, ou disparaissent, on s’aperçoit qu’ils incarnaient quelque chose. Ce n’est pas qu’on retire un milligramme du mépris et de la détestation qu’ils nous inspiraient, ni même qu’on se mette à les regretter : mais on découvre que cette aversion, toute méritée qu’elle était, nous obnubilait et nous empêchait d’être sensibles au côté fascinant de ces personnages, à leur dimension romanesque, à leur puissance symbolique. Je pense à Bernard Tapie. À Sarkozy, bien sûr. À Bernard Kouchner, même. Et aussi, anticipant déjà leur disparition, à Rachida Dati, Bernard-Henri Lévy et Alain Minc, forcément.
            D’une certaine manière, je lui souhaite de s’être réellement converti à l’islam : en lui rajoutant une touche éminemment symbolique, cela démultiplierait ses chances d’inspirer un jour un romancier, et de ne pas tomber complètement dans l’oubli qui a déjà englouti Stéphane Collaro, Jean-Pierre Descombes, Fabrice, Guy Lux, Max Meynier, Bernard Montiel, Philippe Risoli, Patrick Roy ou Patrick Sabatier. (On me dit que plusieurs de ces animateurs ne sont pas encore morts selon l’état-civil. Dont acte).
            Il y a un mois, on avait eu droit à l’habituel ballet des tartuffes mortuaires : Jean-Luc Delarue était devenu un saint de la télévision, un héros du temps présent, qui avait l’art de « faire parler les gens », et cela bien sûr avec les plus grands égards. C’est tout juste s’il n’avait pas refondé la démocratie à lui tout seul, en faisant entendre la voix des sans-voix (c’est-à-dire en permettant aux cons de dire des conneries pour avoir leur quart d’heure de célébrité). Même la ministresse de la Culture (Aurélie Filipetti) a déclaré qu’elle « appréciait le respect qu’il montrait pour les personnes qu’il faisait témoigner et son empathie vis-à-vis d'eux. Il traitait tout le monde avec respect et dignité ».
            Au passage, on a vérifié un principe infaillible de la société contemporaine : c’est que les médias accordent une couverture démesurée à la disparition d’un membre de la caste. Ça m’avait frappé lors des morts de Thierry Gilardi et de Françoise Giroud. On peut parier que lorsque Jean Daniel va disparaître (ce qui ne devrait pas tarder, vu qu’il a 92 ans), il sera salué comme un des géants du vingtième siècle. Et quand ce sera le tour de Michel Drucker, il faudra supporter un mois de deuil national. Si vous voulez qu’à votre mort on vous désigne comme un personnage majeur de l’époque sans que vous ayez montré plus qu’un talent assez ordinaire, travaillez dans les médias.
            Ce tombereau de dithyrambes funéraires (voir une autre sélection ici) était d’autant plus hypocrite que jusqu’alors, l’avis général était plutôt que Delarue avait fait descendre la télévision de service public à des niveaux jamais atteints d’indécence, comme en témoigne par exemple une tribune parue dans Télérama fin 2008 :

« Monsieur Delarue, ce que vous avez fait hier soir n’est pas seulement répugnant, obscène et pervers. Exposer la misère des gens, l’exploiter, s’en repaître, se gaver de compassion ignominieuse, tout ça, c’est du classique, le fonds de commerce auquel vous nous avez habitués et qui ne nous émeut même plus. Non, hier soir, vous n’avez pas été seulement ridicule et abject avec vos reportages sur « Les pauvres, comment les aborder sans les effaroucher ? », vos regards paniqués, votre standard pitoyable (« toute la famille Réservoir »), la flagrante hypocrisie de votre moue dépitée quand vous parlez de pauvreté. Hier soir, Monsieur Delarue, pour fêter votre diffusion en prime time, vous vous êtes fait obscurantiste, poujadiste et réactionnaire. Fourbe et manipulateur. Vous avez fait régner la peur », etc.

                Le rejet et le dégoût exprimés dans cette tribune furent confirmés deux mois plus tard, dans le même magazine, par un article plus fouillé, qui montrait plus précisément la dérive démagogique et lacrymogène du bateleur cathodique, lequel ne reculait plus devant rien pour mettre en scène la détresse morale des gens afin de bouleverser le spectateur. N’oublions pas qu’il fut aussi le producteur d’une émission encore plus abjecte que celles qu’il animait lui-même, C’est mon choix, présentée par la vulgarissime et stupidissime Évelyne Thomas. Delarue a exploité sans retenue l’un des traits marquants de l’esprit contemporain, que j’ai baptisé il y a une douzaine d’années l’incontinence compassionnelle. J’aurai l’occasion de reparler de cette maladie, dont les ravages en politique sont immensément plus terribles que dans le spectacle télévisuel, encore que les seconds  contribuent à entretenir l’état d’esprit qui engendre les premiers. Il est vrai que J. Chirac, S. Veil ou B. Kouchner ont poussé la France dans l’abîme bien plus loin que J.-L. Delarue, mais peut-être n’ont-ils pu le faire que parce des Delarue l’ont, auparavant, privée de parachute. Il faut se garder de toute compassion à l’endroit des corrupteurs de l’esprit public, qui ont érigé la compassion comme seul mode d’appréhension de la misère du monde.

            Un mois seulement avant sa mort, j’ai lu un article d’un blogueur nommé Matthieu Géniole, qui témoignait de son travail pendant un an à Réservoir Prod, la boîte de production créée et dirigée par Delarue. Cet article assez dur, qui dévoilait le « côté obscur » du camé, fut très mal accueilli, quoiqu’il fût empreint d’admiration et de compassion. Il s’intitule « Jean-Luc Delarue et moi » et est publié sur le site du Nouvel Observateur. J’ai cru hier qu’il avait disparu, car le lien ne donnait qu’une page de présentation du site, dépourvue d’article, et je n’ai pu le retrouver que grâce au cache de Google. J’ai pensé que l’auteur l’avait retiré suite aux protestations qu’il a suscitées. Mais non, après vérification, il est toujours consultable. Je cite seulement ici le passage central :

         « À l'oreillette, on lui dicte tour à tour le prénom de chaque témoin, qu'il salue d'un sourire mécanique en les découvrant. Ensuite, on lui dit où se placer, et l'émission démarre. Honnêtement, je pense qu'il ne connaissait même pas le thème qu'il allait aborder : tout était écrit sur son prompteur, le moindre détail lui est dicté à l'oreillette. En fait, il ne serait pas venu que l'émission aurait été la même.
         Parfois, il dérape : il se met à se foutre de la gueule des invités, les culpabilise, leur repose 5, 10 fois la même question humiliante. Autant de passages qui sont coupés à la tronçonneuse au montage, de telle manière qu'à l'antenne on ne s'aperçoive de rien, sinon d'un programme relativement saccadé. Quand bien même ça se voyait, personne ne regarde "Toute Une Histoire", à part des vieux et des chômeurs.
         Les témoins, on les récupérait après l'émission, souvent désenchantés de ce qu'on avait pu leur promettre de leur passage à la télé. Quand ils posaient la question du comportement de Jean-Luc, on leur racontait des conneries, on niait la réalité, avant de les jeter dans le premier taxi prépayé qui passait.
         Il y avait aussi des moments où il devenait incontrôlable. Je me souviens, dans un couloir de France Télévisions, d'attendre qu'un témoin sorte du maquillage. Là, Jean-Luc débarque de sa loge, murmure des propos incohérents. Vu son nez, tout portait à dire qu'il venait de prendre de la cocaïne. Je croise le regard totalement perdu de ma binôme, l'animateur est raccompagné dans sa loge en quelques secondes. »

            Certes, on se doute bien que ce genre d’attitude correspond à l’époque où Delarue était complètement dépendant de la cocaïne, et qu’il ne s’est pas conduit tous les jours comme cela pendant vingt ans. Cet article a néanmoins l’insigne mérite de remettre à leur place les idiotes flatteries posthumes de ses amis et de la ministresse de la Culture.
            On lira aussi ce témoignage d’un sociologue universitaire, spécialiste des médias et professeur à Paris-III, à qui Jean-Luc Delarue "offrit" une expérience qui lui permit de vivre ce qu’il analysait dans ses livres : en 2006, Delarue l’avait invité comme « grand témoin » d’un Ça se discute sur la télévision, devant trôner à la place d’honneur et intervenir tout au long de la soirée. Mais, juste avant le début de l’enregistrement, on l’avertit que l’animateur avait préféré le remplacer à la dernière minute par… Loana. Éjecté brutalement du « zoo humain » par la starlette lofteuse, le sociologue fit banquette toute la soirée et ne put placer que quelques phrases vers 1h du matin. Un grand moment de télévision. Merci Jean-Luc.
 
            J.-L. Delarue était un esbroufeur, qui a amassé une jolie fortune en exploitant les pires travers du monde moderne. Il s’est laissé dévorer par une quête effrénée de reconnaissance, qui n’a jamais pu dissimuler son vide intérieur. Une tardive conversion à l’islam serait un exemplaire point final à cette pauvre vie faite d’errements, d’illusions et d’obscénités.