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16.12.2015

DE LA GUERRE DES ÉTOILES À STAR WARS : L’EMPIRE ATTAQUE ET GAGNE

            La saga de George Lucas est un bon repère pour suivre la colonisation culturelle croissante de la France par les É.-U.A. Quand la première trilogie est sortie, en 1977, 1980 et 1983, le premier épisode et la série ont été traduits, selon la norme habituelle, et diffusés sous le titre de La Guerre des étoiles (un titre qui est dailleurs une légère adaptation, puisque la traduction littérale aurait dû être : les guerres de l’étoile [1]). Le titre anglais Star wars était alors peu connu en France et encore moins usité, faisant passer ceux qui l’employaient pour des snobes ou des frimeurs.
            Une génération plus tard, lors de la seconde trilogie, le changement est sensible : Le producteur états-unien diffuse le premier volet (1999) puis les deux suivants (2002 et 2005) sous le titre original générique de Star wars, selon le nouvel usage, de plus en plus répandu, consistant à ne pas traduire les titres de films (ce que les Québécois continuent néanmoins de faire, vaille que vaille [2]). Malgré la loi Toubon, les Français, de plus en plus aplatis devant tout ce qui vient des États-Unis, laissent faire, si bien que le producteur gagne son pari linguistique haut la main. Ce choix était pourtant commercialement risqué, du moins apriori, si l’on ne tenait pas compte de l’assentiment des Français à leur domination coloniale [3] : il obligeait en effet le public français à faire l’effort de changer de dénomination, puisque l’expression « la guerre des étoiles » était massivement connue et employée pour désigner la saga. Il était en outre incohérent, puisque les titres des trois nouveaux épisodes continuaient à être traduits (La Menace fantôme, L’Attaque des clones, La Revanche des Sith). L’expression française et l’expression anglaise ont cohabité dans les bouches de nos compatriotes à la sortie du premier épisode et un peu après. Mais le rouleau compresseur du nom officiel l’a bien évidemment emporté sur l'ancien nom d’usage : la puissance du réel imposait de s’aligner sur le titre employé sur les affiches et relayé docilement par les médias. La colonisation mentale et culturelle des Français par les É.-U.A. était devenue si écrasante que les chances de maintenir dans l’usage le titre français étaient très faibles. Ceux qui continuaient à parler de « la guerre des étoiles » passaient de plus en plus pour des ringards, maladivement ou sénilement accrochés à un ordre révolu.
            Dans les années qui ont suivi, la commercialisation des films en DVD, leurs diffusions à la télévision, les produits dérivés, la « culture internet » qui s’est développée autour de la série, tout a définitivement imposé l’étiquette générique de Star Wars. Le tout premier épisode lui-même, celui qui a lancé la série et imposé l’expression « la guerre des étoiles » pendant une génération, a été rebaptisé en 2000 Un nouvel espoir, faisant disparaître le premier titre français dans le néant. À l’heure où paraît un septième épisode de ce qui sera une ennéalogie, la concurrence entre l’expression française et l’expression anglaise, encore sensible il y a quinze ans, est définitivement caduque. Les nouvelles générations ne connaissent même plus l’expression « la guerre des étoiles » qui fut si populaire chez leurs parents. En moins de trente ans, les Français, qui étaient encore un peuple culturellement fort et rayonnant, passant spontanément au tamis de leur propre langue ce qui venait de l’étranger, se sont métamorphosés en un peuple faible, se laissant imposer tel quel ce qui vient de l’étranger pour mieux se laisser modeler par lui [4]. Il leur est devenu si naturel de s’adapter aux autres qu’ils ne comprennent même plus qu’on puisse, qu’on ait pu, adapter les autres à soi. Car on ne parle là que de la simple traduction d'un titre, certes pas d'une réécriture de l'œuvre entière pour la refaçonner par le moule local, comme Ducis, Vigny et d'autres l'ont fait avec quelques pièces de Shakespeare, ou comme les États-uniens le font de temps en temps avec certains de nos films, ainsi À bout de souffle ou Trois hommes et un couffin, refactures qui, exportées à leur tour, deviennent parfois des succès ici, ô comble de l'américanophilie ! (par exemple Le Clochard de Beverly Hills, très médiocre adaptation de Boudu sauvé des eaux). À l'instar des Romains dans l'Antiquité, les États-uniens importent peu de choses telles quelles, mais ils adaptent énormément tout ce qui vient d'ailleurs. Ils se nourrissent du monde entier, mais en l'américanisant, comme les Romains romanisaient et comme les Français francisaient, du temps où ils avaient une culture forte. Or les Français d'aujourd'hui ne comprennent plus qu'on puisse franciser quoi que ce soit, fût-ce un titre de film. Ce n’est pas seulement qu’ils désapprouvent cette attitude, c’est qu’ils ne parviennent même plus à en saisir le bien-fondé. La démarche de l’assimilation de l’étranger, que cet étranger soit un mot, un produit culturel ou un individu, leur est devenue une aberration impensable. Ils sont tellement xénophiles qu'ils ne savent plus être eux-mêmes.
            On peut rêver au réveil de la Force française… mais je crains que l'Empire (américain) n'ait définitivement vaincu la république (française), et que notre peuple tout entier n'ait basculé à jamais dans le côté obscur.

 

 

[1] Rappelons aussi que le personnage de Darth Vader a été rebaptisé Dark Vador : un nom qui reste à consonance anglaise, mais qui sonne plus méchant pour une oreille française. Cette légère transformation du nom montre que les traducteurs, en 1977, s’octroyaient encore une certaine liberté d’adaptation des noms propres. Certes, on était déjà très loin de l’interpretatio gallica, qui francisait sans vergogne les noms de personne grecs (Thoukudides devenant Thucydide), les noms de personne latins (Julius Caesar devenant Jules César, Titus Livius devenant Tite-Live), les noms de personne italiens (Francesco Petrarca devenant François Pétrarque, Niccolo Machiavelli devenant Nicolas Machiavel), les noms de personne anglais (Buckingham devenant Bouquinquant, même si ce nom ne s’est pas imposé), les noms de personne russes (Vassili devenant Basile), les noms de lieu italiens (Firenze devenant Florence, Torino devenant Turin, Perugia devenant Pérouse), les noms de lieu espagnols (Zaragoza devenant Saragosse, La Coruna devenant La Corogne, Mallorca devenant Majorque) ou portugais (Lisboa devenant Lisbonne), les noms de lieu anglais (London devenant Londres, Canterbury devenant Cantorbéry, Dover devenant Douvres), les noms de lieu allemands (Regensburg devenant Ratisbonne, Bayern devenant Bavière, Köln devenant Cologne), les noms de lieu russes (Belarous devenant Biélorussie, Moskva devenant Moscou), etc. Mais il en restait encore l’ombre…

[2] Souvent, les Québécois se contentent d’une traduction pure et simple du titre, démarche d’une simplicité et d’une évidence qui ne peuvent que nous couvrir de honte par contraste avec notre vassalisation : ainsi Independance Day est-il pour eux Le Jour de l’indépendance ; - Jurassic Park : Le Parc jurassique ; - Kill Bill : Tuer Bill ; - Mars Attacks ! : Mars attaque ! ; - Men in Black : Hommes en noir ; - Scary Movie : Film de peur ; - Seven : Sept ; - Taxi Driver : Chauffeur de taxi ; - Terminator : Terminateur ; - The Social Network : Le Réseau social ; - Toy Story : Histoire de jouets, etc. Pourquoi ne sommes-nous pas capables d’un geste aussi élémentaire ? Faut-il que nous soyons descendus au dernier degré de l’avilissement pour que le colonisateur nous vende sa camelote sous sa propre enseigne, et pour que nous l’achetions avec encore plus d’enthousiasme que si elle nous était proposée sous une étiquette française ! D’autres fois, les Québécois recourent à une très légère adaptation, que ne peut qu’approuver un esprit doté d’un peu de bon sens et d’un peu d’habitude de la traduction (même si certaines sont améliorables) : ainsi Apocalypse now est-il pour eux C’est l’apocalypse ; - Big Fish : La Légende du gros poisson ; - Chicken Run : Poulets en fuite ; - Dirty Dancing : Danse lascive ; - Fast and Furious : Rapides et dangereux ; - Ghost : Mon fantôme d’amour ; - Inglourious Basterds : Le Commando des bâtards ; - L.A. Confidential : Los Angeles interdite ; - Missing : Porté disparu ; - Pretty Woman : Une jolie femme ; - Pulp Fiction : Fiction pulpeuse ; - Raging Bull : Comme un taureau sauvage ; - Scream : Frissons ; - Starship Troopers : Les Patrouilleurs de l’espace ; - The Game : Jouer avec la mort ; - Trainspotting : Ferrovipathes, etc. Enfin il arrive que les Québécois, constatant l’impossibilité d’une pure traduction et l’insatisfaction d’une légère transposition, s’éloignent délibérément de l’original pour en donner une libre adaptation. Cette pratique est légitime et de fait, beaucoup de titres littéraires ne ressemblent que peu à l’original. Jules Castier a fort bien fait de rebaptiser Le Meilleur des mondes, par allusion à Candide, le roman d’Aldous Huxley dont le titre anglais, Brave new world, plus faible, fait référence à un vers de Shakespeare qu’on ne connaît pas ici ; et Marc Saporta a aussi eu du nez en rebaptisant Paris est une fête le livre de souvenirs d'Hemingway dont tout-le-monde a entendu parler depuis un mois et qui est paru en anglais sous le titre A Moveable Feast. Au cinéma, Stagecoach a été jadis transformé en La Chevauchée fantastique, et The Deer Hunter, naguère, en Voyage au bout de l’enfer. Là où nous avons maintenant lâché prise, les Québécois s’obstinent dans cette salubre attitude et quand, toute honte bue, nous gobons sans protester American History X, ils le filtrent en Génération X-trême ; - American Pie : Folies de graduation ; - Breaking the Waves : L’Amour est un pouvoir sacré ; - In the Mood for Love : Les Silences du désir ; - Mafia Blues : Analyse-moi ça ! ; - Ocean’s Eleven : L’Inconnu de Las Vegas ; - Saw : Décadence ; - Total Recall : Voyage au centre de la mémoire, etc. Bien sûr, ces inventions ne sont pas toutes aussi magistrales que Le Meilleur des mondes, et plusieurs font sourire, ainsi qu’on le constate avec désolation ici ou , ou encore ou . Mais les faciles sarcasmes dont beaucoup de Français accablent ces titres, quand ils en prennent connaissance, ne font que témoigner de leur bassesse et de leur servilité. Ils se gaussent du ridicule de ces titres, sans voir que ce sont eux qui sont ridicules, ces aliénés à qui leur propre langue paraît risible, ces collabos qui mériteraient au minimum le camp de rééducation linguistique. S’ils habitaient encore leur culture, n’importe quel titre français leur paraîtrait plus beau qu’un titre étranger, et au lieu de s’acharner mesquinement sur ces titres maladroits, ils seraient émus devant ces admirables actes de résistance, dont on trouvera une liste ici. (Par ailleurs, il va sans dire que les titres des séries télévisées sont aussi traduits au Québec. Ainsi Desperate Housewives y est-il Beautés Désespérées ; - Prison Break : La Grande évasion ; - Star Trek : Patrouille du cosmos, etc. Liste ici.)

[3] Le comble de la servilité coloniale est atteint quand un titre anglais est rebaptisé pour le public français par… un autre titre anglais. Ainsi The Hangover, que les Québécois ont transposé en Lendemain de veille, est-il devenu en France Very Bad Trip. Honte, honte, honte.

[4] On notera qu’en même temps que la deuxième trilogie de George Lucas, le cinéma nous a proposé une autre trilogie fantastique, celle du Seigneur des anneaux, sortie en 2001, 2002 et 2003. Si le producteur n’a pas osé agresser le public français par le titre original The Lord of the Rings, c’est sans doute parce que le roman de Tolkien était déjà connu depuis trente ans sous un titre français. Mais on notera qu’en 2011, Orange puis Canal+ ont diffusé la série télévisée Game of Thrones, alors que depuis 1998 la série romanesque de George R.R. Martin est publiée et bien vendue en librairie sous le titre de Le Trône de fer. C’est donc que, contrairement à ce qui avait encore cours en 2001, même la notoriété du titre français d’un roman étranger ne suffit pas à garantir que l’adaptation filmée soit donnée sous ce titre français plutôt que sous le titre anglais original. Depuis quelques années, les éditions Pygmalion et la collection de poche J’ai Lu restent fidèles au titre générique Le Trône de fer, mais elles impriment au bas de la couverture le titre de la série télé Game of Thrones, afin de bien attirer tous les fans de celle-ci. On peut craindre que, un jour ou l’autre, le titre anglais ne se substitue purement et simplement au titre français sur la couverture des livres.