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08.01.2015

HIER CHARLIE-HEBDO, ET DEMAIN ?

            La nouveauté de l’évènement d’hier, cette terrible fusillade dans les locaux de Charlie-Hebdo, c’est la conjonction, inédite me semble-t-il, entre l’attentat ciblé et la tuerie collective.
 
             Depuis l’antiquité il y a toujours eu des assassinats idéologiques de célébrités. Si on met à part ceux qui ont visé les chefs d’État, on peut penser par exemple à la philosophe païenne Hypatie en 415, à Marat en 1793, à l’archevêque de Paris Mgr Sibour en 1857, au patron de Renault Georges Besse en 1986, au réalisateur néerlandais Théo Van Gogh en 2004, etc.
           Au XIXe sont apparus des attentats aveugles, la pose d’une bombe permettant de tuer d’un coup plusieurs personnes, passants infortunés se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment : on pense bien sûr aux actions commises par les nihilistes russes et les anarchistes français. À partir de 1989, on a vu se multiplier, dans les établissements scolaires d’Amérique du nord (dont celui de Colombine est le plus fameux), des fusillades au hasard. Ces tueries à l’arme-à-feu, qui sont en général des massacres gratuits et suicidaires perpétrés par de purs psychopathes, ont été imitées en Europe par des criminels d'un type un peu distinct, mi-psychopathes mi-terroristes : ainsi Richard Durn à Nanterre en 2002, Anders Breivik à Utoya en 2011, Mohammed Merah à l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse en 2012, Mehdi Nemmouche au musée juif de Bruxelles en 2014, etc. Malgré la différence du mode opératoire, du profil et de la motivation des auteurs, on voit bien que la fusillade aveugle n'est fondamentalement qu’une variante de l’attentat à la bombe : dans les deux cas, le (ou les) terroriste(s) ignore(nt) à l’avance l’identité et le nombre de leurs victimes, et il(s) souhaite(nt) qu'il y en ait le plus possible. Il y a deux semaines, à Dijon et à Nantes, deux attaques successives de piétons percutés par des véhicules, faisant à chaque fois une douzaine de blessés, ont pu faire croire à l’invention d’un troisième mode d’attentat analogue, inspiré quant à lui du jeu vidéo Carmageddon. Si le cas de Nantes reste à ce jour obscur, celui de Dijon a une dimension idéologique évidente (port de djélaba, cri « Allahou Akbar », déclaration d’un élan de sympathie pour les enfants de Palestine et de Tchétchénie), qui peut très bien se combiner avec le dossier psychiatrique du protagoniste au lieu d’être annulée par celui-ci, comme le prétendent de façon lénifiante le Gouvernement et le procureur. Cependant, à ce jour, ce nouveau mode de massacre terroriste n’a pas encore fait d’émules.   
 
            Assassinat ciblé et attentat aveugle : ces deux types de crime, apparemment opposés, ont été réunis en un seul hier. Les frères Saïd et Chérif Kouachi avaient l’intention arrêtée d’abattre Charb, et peut-être aussi tel ou tel autre dessinateur : on a donc un assassinat ciblé. Par contre la mort de l’employé du journal, de l’agent de nettoyage, de l’invité auvergnat, des deux policiers (et sans doute celles de Bernard Maris et d’Elsa Cayat), et la blessure de dix autres, n’avaient pas été nominalement programmées : ces victimes ont eu le malheur de se trouver en face des tueurs. On a donc aussi un attentat aveugle.
             Mais un attentat aveugle dont les victimes ne sont pas n’importe qui. Cabu et Wolinski sont deux monuments du dessin satirique en France depuis un demi-siècle, connus de presque tous les Français. Charb, Tignous, Honoré, Bernard Maris, le journaliste blessé Philippe Lançon, sont des noms bien connus de tous ceux qui suivent l’actualité. Rien à voir avec les anonymes passants de la rue Copernic (1981), les passagers du métro de la station Saint-Michel (1996) ou même les membres du Conseil municipal de Nanterre (2002).
              Ce qui est saisissant dans cet évènement, c’est qu’en éliminant d’un coup six célébrités, il a, pour la première fois dans l’histoire contemporaine, ouvert la voie à l’idée d’une purge sanglante des gens détenant un certain pouvoir et considérés à ce titre, par certaines portions de la population, comme des nuiseurs. À chacun d’entre nous sans doute il est déjà arrivé de penser à un petit groupe de gens importants pour lequel nous avons une antipathie voire une aversion décidée (le gouvernement, les dirigeants de tel parti politique, les collaborateurs de tel média, les animateurs de tel groupe de pression, les responsables de telle grande entreprise, etc), en se laissant aller à un fantasme vengeur : « Ah, tiens, s’ils pouvaient tous se trouver ensemble dans un avion qui s’écraserait, ces salauds, on serait bien débarrassé ! ». Mais ce genre de fantasme n’est qu’un petit délire momentané, qui sert à préserver notre hygiène psychologique dans une parenthèse d'irritation. Nous n’émettons pendant quelques secondes un vœu de mort que pour évacuer notre bile et apaiser notre courroux, et celà ne signifie pas que nous souhaitions réellement la mort de ces gens. Leur mort symbolique, dans notre cinéma mental, nous suffit. Nous serions dailleurs parfaitement satisfaits s’ils prenaient leur retraite demain sans plus jamais faire parler d’eux. Et même, si nous nous trouvions, dans la réalité, en face de l’un de ces maudits nuiseurs publics qu'en paroles secrètes nous expédions allègrement dans un enfer virtuel, sans doute serions-nous plus enclins à essayer de discuter avec lui qu’à lui cracher au visage.
             Mais depuis hier, l’idée d’une purge sanglante d’un groupe de (supposés) nuiseurs célèbres, éliminés ensemble, d'un coup, par une seule rafale de mitraillette, cette idée si soulageante et si terrifiante ne relève plus du pur fantasme hygiénique. Ce genre de petit délire mi-pervers mi-blagueur appartient aussi à la réalité : il y a maintenant un précédent. Ça pourrait avoir lieu demain, puisque ça a eu lieu hier. La brèche ayant été faite, on peut s’attendre à ce que l’idée de refaire le même coup germe désormais dans certains cerveaux fragiles. Les conférences de rédaction, les séances de bureau politique, les conseils d'administration, les loges maçonniques ont intérêt à se tenir derrière des portes blindées ! Nul ne sait si l’actuelle « oligarchie » est destinée à subir un jour un renversement brutal et intégral, comme le rêvent d'aucuns, persuadés que nous sommes en 1788. Mais toutes les figures de la classe politico-médiatique ne mourront sans doute pas dans leur lit.

 

P.S. : Une autre question que pose cet attentat islamiste, c'est son effet sur les consciences de ceux qui ont une mauvaise opinion de l'islam. Bien sûr, pendant quelques jours, et même quelques semaines, il y a aura une solidarité totale avec les victimes de Charlie-Hebdo. La France et les Occidentaux vont faire bloc derrière eux, au nom de la cause sacrée de la liberté d'expression. Mais ensuite ? Qui peut être certain que la critique du fanatisme islamique et la satire de la dévotion musulmane resteront aussi acerbes ? Salman Rushdie et Robert Redecker persécutés, Theo Van Gogh, Charb et ses amis assassinés... celà va en faire réfléchir plus d'un : derrière les mâles rodomontades d'hier, y a-t-il vraiment tant d'aspirants au martyre que ça parmi nos « faiseurs d'opinion » ? Il y a deux ans, j'avais épinglé une déclaration d'Élie Semoun, qui avouait candidement qu'il préférait ne pas traiter ce sujet pour éviter de finir égorgé, montrant par là que la terreur régnait déjà dans les têtes : un document à relire !