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11.04.2013

MARGARET THATCHER OU L’ÉNIGME DU NATIO-LIBÉRALISME

            Le hasard des calendriers électoraux crée parfois une synchronie frappante dans le mandat des grands dirigeants internationaux, qui suggère de façon rétrospective et plus ou moins superficielle, mais pas forcément absurde, que telle période a connu une certaine homogénéité. Par exemple, Pompidou en France, Nixon aux États-Unis, Willy Brandt en R.F.A. et Golda Meir en Israël ont tous les quatre gouverné de 1969 à 1974. Edward Heath, au Royaume-Uni, s’est presque calé sur ce mystérieux quinquennat : il est arrivé un peu plus tard (juin 1970), mais il est parti en même temps, le 4 mars 74 (Pompidou le 2 avril, Willy Brandt le 7 mai, Golda Meir le 3 juin et Nixon le 9 août). Quoique le parallélisme n’atteigne pas la même exactitude, j’ai aussi le sentiment d’une même unité des années 80, du fait de la contemporanéité des principaux pilotes : Thatcher a gouverné de mai 79 à novembre 90 (prolongée par John Major jusqu’en juin 97), Reagan de janvier 81 à janvier 89 (prolongé par George Bush père jusqu’en janvier 93), Mitterrand de mai 81 à mai 95, Helmut Kohl d’octobre 82 à octobre 98, Felipe Gonzalez de décembre 82 à mai 96. Cette coïncidence approximative nous invite à nous demander si le principal basculement de l’histoire contemporaine a eu lieu non pas au moment de la chute du mur de Berlin (le 10 novembre 1989 représentant plutôt l’acmé d’un mouvement commencé quelques années plus tôt et se poursuivant encore quelques années plus tard), mais plutôt un peu après, vers le milieu des années 90, alors que les grandes puissances connaissent toutes un changement de majorité. En France, les grandes grèves de l’automne 1995 contre le plan Juppé, puis l’impressionnant succès du médiocre essai de Viviane Forrester, L’Horreur économique, l’année suivante, constituent un tournant important : il semble que l’opinion se réveille de la torpeur capitalistophile qui a marqué les quinze années précédentes. Le courant altermondialiste émerge, l’idée se répand que le système économique mondial détruit les vieilles sociétés tout en n’y enrichissant qu’une minorité, le ressentiment s’accroît contre une caste politico-économico-médiatique de plus en plus autiste. Juste avant, une vague d’attentats islamistes sanglants, commis entre juillet et octobre 1995, avait commencé à faire prendre conscience que l’Occident était confronté à un nouvel ennemi déclaré (il faudra attendre le 11 septembre 2001, date que je n’ai jamais considérée comme une vraie rupture, pour que cette conscience atteigne à son tour les É.-U.A).
            Parce qu’elle est arrivée la première au pouvoir, parce qu’elle a effectué les transformations les plus radicales, parce que son style personnel, très autoritaire, la mettait en avant, Marguerite Thatcher est incontestablement la principale figure de cette « révolution conservatrice » qui aura transformé le monde dans les années 80, pour le pire bien plus que pour le meilleur. Cette figure paraît néanmoins très ambivalente, parce qu’elle incarne l’association de deux courants incompatibles : le nationalisme et le libéralisme, dont la réunion, pour être fort répandue, n’en constitue pas moins à mes yeux une énigme.

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           J’admire presque sans réserve l’homme d’État qu’était Mme Thatcher. J’admire qu’elle ait laissé crever dans leur prison Bobby Sands et ses neuf compagnons militants de l'Armée Républicaine Irlandaise qui ont été au bout de leur grève de la faim (inflexibilité devenue impensable à notre époque d’incontinence compassionnelle). J’admire qu’elle ait brisé la puissance exorbitante des syndicats. J’admire qu’elle n’ait pas cédé à une grève des mineurs longue d’une année. J’admire qu’elle fût hostile à l’intégration européenne et qu’elle entravât l’action nivelante des fédérastes, en exigeant et en obtenant une réduction de la contribution britannique au budget européen. J’admire que, de concert avec Reagan, elle ait fait preuve d’une opposition résolue à l’empire soviétique. J’admire que son anticommunisme n’ait néanmoins pas été assez aveugle pour l’empêcher de discerner très tôt en Michel Gorbatchef un homme avec qui on pouvait discuter. J’admire qu’elle ait déclenché une guerre pour récupérer un archipel sans intérêt peuplé de 2000 habitants et distant de 12 500 kilomètres. J’admire qu’elle se soit opposée à des sanctions trop dures contre l’Afrique du sud. J’admire qu’elle ait été suffisamment imperméable à la bien-pensance droidlomiste pour manifester publiquement sa sympathie au général Pinochet en 1999. J’admire qu’elle ait été beaucoup plus favorable à l’accueil d’immigrés blancs (de Rhodésie, de Pologne ou de Hongrie) que d’immigrés asiatiques ou africains. J’admire qu’au milieu des eunuques et des pleureurs qui gouvernent les pays développés, elle ait mérité le surnom de « dame de fer » aux yeux du monde entier, perpétuant un style de gouvernance anté-démocratique, assez gaullien (malgré une personnalité très sarkozyenne), qu’on ne trouve plus aujourd’hui que chez Vladimir Poutine. J’admire qu’elle ait conçu la politique comme une guerre, et qu’elle ait toujours cherché à désigner l’ennemi, à l’extérieur comme à l’intérieur. J’admire qu’elle se soit montrée si peu féministe, et même si peu féminine, au point d’être prise pour symbole de la non-femme par Renaud dans sa chanson « Miss Maggie ». J’admire que sa politique ait été délibérément clivante, alors que tous les gouvernants ne cherchent plus que le consensus, cette utopie imbécile qui est l’excuse de l’impuissance : « Je ne suis pas une femme politique de consensus, je suis une femme politique de conviction » [1]. J’admire qu’elle ait déclenché l’aversion de tous les gauchistes crasseux, et plus généralement l’hostilité de tous les bobos : j’ai maintes fois constaté qu’ils imputaient toutes les injustices et tous les problèmes de la société britannique actuelle aux réformes de Thatcher, ayant complètement oublié, ou toujours ignoré, les graves difficultés du Royaume-Uni dans les années 70 : miné par trente ans d’état socialiste, paralysé par une fonction publique pléthorique, par des impôts écrasants (jusqu’à 98% sur les revenus du capital et 83% sur ceux du travail) et par des grèves à répétition, « l’homme malade de l’Europe » voyait son industrie s’effondrer, ses taux de chômage et d’inflation (27% en août 75 !) s’envoler bien plus que ceux de ses voisins, son moral se décomposer. En 1976, le prédécesseur de Thatcher, James Callaghan, dut demander un emprunt de 4 milliards de dollars au F.M.I., et en 1978-79, une nouvelle vague de grèves plongea le pays encore plus profondément dans l’abîme : « l’hiver du mécontentement ». Il est donc profondément malhonnête de faire le bilan de l’ère Thatcher sans la rapporter à la période précédente, même si c’est ce que font allègrement tous ceux qui crachent sur son cadavre encore chaud. Pensant que mourir détesté est l’un des rares luxes de notre temps, je suis impressionné par la vague de réjouissances qui a salué sa disparition en Grande-Bretagne, alors que cela fait vingt-deux ans et demi qu’elle a quitté le pouvoir : seule une personnalité hors du commun, ayant mené une action révolutionnaire, peut susciter une détestation aussi persistante.
 
            Et cependant, il est infantile de prôner le blanc pour la seule raison que vos ennemis ont choisi le noir. Ce n’est pas parce qu’une politique exagérément étatiste a fait des dégâts qu’il faut, par simple réaction, opter pour la déréglementation à tous crins. Tout le monde sait ce qu’est la Grande-Bretagne depuis plus de trente ans : un pays facile pour les riches et dur pour les pauvres ; un pays sans industrie, où la plupart des services publics ont été privatisés, d’où il s’ensuit, forcément, hausse des tarifs et diminution des investissements ; un pays où le marché fait la loi et où l’économie est asservie à la finance mondialisée. C’est ce qu’illustre la trop fameuse formule « il n’y a pas de société, il y a des individus, hommes et femmes, et il y a des familles », agitée comme un chiffon rouge par les gauchistes, quoiqu’elle soit, en toute honnêteté, mal choisie pour stigmatiser le côté libertarien de Mme Thatcher : il suffit de se reporter à la source (une interviou accordée au magazine Woman’s Own en 1987) pour constater que son propos n’était pas de nier l’existence de tout lien organique entre les individus, mais de critiquer l’esprit d’irresponsabilité entraîné par une société d’assistance généralisée, – idée sensée et approuvable. Elle s’en explique d’ailleurs dans ses mémoires [2]. Et pourtant, le contresens a peut-être ici raison contre le message authentique : il n’est pas absurde de voir dans le thatchérisme une dissolution de la société, puisque l’individu, et son aveugle aspiration à la jouissance autarcique, deviennent la base de tout. Parmi ses citations les plus notoires, je retiendrai plutôt celle-ci, assez précoce puisqu’elle fut prononcée le 10 octobre 1975, à Blackpool, dans un discours au congrès du parti conservateur : « Un homme a le droit de travailler comme il veut, de dépenser ce qu'il gagne, de posséder sa propriété, d'avoir l'État pour serviteur et non pour maître. Ce sont là les héritages britanniques. Ils sont l'essentiel d'une économie libre et de cette liberté dépendent toutes les autres. » (« A man's right to work as he will, to spend what he earns, to own property, to have the State as servant and not as master. These are the British inheritance. They are the essence of a free economy. And on that freedom all our other freedoms depend. »). L’État au service de l’individu ! On est là au cœur du libéralisme : l’individu est le fondement absolu, les institutions n’existent que pour lui permettre de s’épanouir. Exactement le contraire d’une vraie pensée de droite, pour qui les devoirs importent plus que les droits, car la Cité (les Patries et les États) a une valeur transcendante, à quoi chacun doit se soumettre pour la servir jusqu’au sacrifice. Il suffit de lire, par exemple, Mes idées politiques de Maurras : tout y découle du constat premier que le petit d’homme, à sa naissance, n’est rien ; il doit tout à ses parents et la collectivité qui le nourrissent, le protègent, l’éduquent, le forment. « La liberté n’est pas au commencement, mais à la fin » (p. 50) ; « le ridicule éternel du XVIIIe siècle et du XIXe consiste à prendre la liberté pour une règle ou pour un but quand ce n’est qu’un moyen ou une matière » (p. 51). Le libéralisme mène à l’anarchie, puisqu'il renverse tous les piliers de la société traditionnelle (chapitre V, surtout p. 147-173). Allez, encore une citation : « L'esprit révolutionnaire croit la politique appelée à donner des prix aux individus ; il oublie que sa tâche n'est que de faire prospérer les communautés. De cette confusion est sortie toute son erreur. Où la sagesse universelle pense bonheur collectif, bien public, unité collective, c'est-à-dire Famille, État, Race, Nation, le révolutionnaire pense bonheur et satisfaction du privé, en d'autres mots l'insurrection. / Le désordre révolutionnaire, fondé sur une philosophie individualiste, compte presque autant de complices qu'il peut y avoir en France de médiocres, d'envieux, de sots et de gredins » (p. 148). Ô thatchériens qui vous croyez de droite, voilà ce que pense de vous le grand penseur du nationalisme intégral !
            Et votre cas est d'autant plus pendable que, quand on se penche sur la vie et les idées de Mme Thatcher, on voit bien que son attachement à la liberté a été au centre de tout. Même sa religion était une religion de la liberté, au point qu'un évêque anglican se permit un jour de lui signaler son contresens : le christianisme n'est pas fondé sur la liberté mais sur l'amour... interruption dont elle ne tint aucun compte. Son principal inspirateur était Friedrich Hayek, le pape du libertarisme, et non pas Hobbes ou Carlyle ; politiquement, elle était beaucoup plus proche de Reagan, de Barry Goldwater ou de notre Alain Madelin, que d’Enoch Powell ou de Churchill, sans même parler d’Oswald Mosley. Attention à l'analogie des termes : il n'y a aucune commune mesure entre la « révolution conservatrice » anglo-saxonne des années 80, vantée par Guy Sorman, et la « révolution conservatrice » allemande des années 20, celle d'Oswald Spengler, de Carl Schmitt ou d'Arthur Moeller van den Bruck : la première incline du côté de l'anarchisme, la seconde du côté du bolchevisme ! Autant dire qu'elles sont diamétralement opposées, et que la première ne cherche rien à conserver, sinon le pactole des nababs de la bourse. Marguerite Thatcher fut moins l’ennemie de l’impérialisme russe que des idées communistes, et si elle a donné son feu vert à la réunification allemande beaucoup plus vite que Mitterrand, c’est justement parce qu’elle pensait peu en termes géopolitiques. Elle a résisté aux fédérastes bruxellois, mais moins par crainte de voir la vieille Angleterre dissoute dans une informe union européenne, que par crainte de voir un nouvel État omnipotent restreindre les sacro-saintes libertés de John Smith. N'oublions pas son rôle décisif dans la création du tunnel sous la Manche, geste d'ouverture dont la portée symbolique est incommensurable pour un vieux pays insulaire qui s'est toujours perçu comme isolé du continent. Pourquoi a-t-elle eu une telle aura dans le monde entier, sinon parce que le monde entier a vu en elle, non pas une grande patriote anglaise, perfide et arrogante comme personne, héritière de Pitt et de Disraëli, ne sachant dire aux siens que « Rule Britannia ! Britannia, rule the waves » et aux autres que « My country, right or wrong », mais bien  au contraire une combattante de la liberté, dont le message universel pouvait être repris par quiconque, identique sous toutes les latitudes ? Sous cet angle, il n’est pas si étonnant que le nouveau Labour de Tony Blair et Gordon Brown se soit réclamé d’elle aussi effrontément.
            C’est là qu’on bute sur l’énigme de Thatcher, et du natio-libéralisme en général. Parier sur la capacité des marchés financiers à s'autoréguler est une naïveté monstrueuse, et même criminelle quand on veut conserver une nation. Comment a-t-elle pu ne pas voir que donner les pleins pouvoirs au marché, c’était transformer l’homme en simple consommateur, miner toutes les digues qui freinent la circulation des marchandises (c’est-à-dire la religion, la patrie, la famille, toutes les traditions, et rien de moins que les valeurs morales), entraîner toute la société dans une course éperdue au profit, transformer le pays en jungle ? Comment a-t-elle pu ne pas voir qu’affranchir le citoyen d’un maximum de règles, c’était l’inciter à ne plus avoir d’autre commandement que son bon plaisir, donc le précipiter dans l’abîme de l’hédonisme, de l’avachissement, de l’amoralité, de l’égocentrisme ? Comment a-t-elle pu ne pas voir que l’incivilité, la délinquance, la violence voire la criminalité, sont moins le produit de la pauvreté que de l’éducation, de telle sorte que dans une société où rien n'est plus admirable que de gagner, il devient moins blâmable de tricher, ce qui nous transforme tous insensiblement en menteurs et en escrocs ? Comment a-t-elle pu ne pas voir que favoriser la libre circulation des biens et des capitaux, c’était encourager aussi la libre circulation des hommes, c’est-à-dire le déferlement d’une gigantesque immigration en provenance des pays pauvres, une immigration d’autant moins assimilable que la société en tant que tissu organique a été déchiquetée et atomisée en millions de consommateurs irréductiblement libres et autonomes ? La fille d’épicier rêvait-elle secrètement de tout ramener au niveau de sa propre vulgarité, après avoir maté l'aristocratie surannée de son parti ? Ou, plus simplement, était-elle bornée, dupe d’elle-même, incapable de se rendre compte que sa rhétorique pseudo-réactionnaire livrait son pays aux ploutocrates cosmopolites ? On nous dit qu'elle tenait, dans le privé, des propos assez racistes : donc elle ne pouvait se réjouir de voir l'Angleterre sombrer dans l'éclatement multiculturaliste. Mais alors, ne voyait-elle pas que c'était une conséquence inéluctable de sa politique de libre-échange et de son imitation du modèle américain ? Était-elle nantie d'une foi si forte qu'elle pensait que Dieu saurait en personne dissoudre ces péripéties temporaires pour laisser l'Angleterre rester elle-même jusqu'à la consommation des siècles ? Ou bien est-ce que justement sa foi chrétienne l'amenait à tenir les institutions pour perverses et chaque enfant de Dieu pour la seule réalité qui importât ? Et ce volontarisme politique qu'elle aura incarné, n'était-il pas une paradoxale réfutation de son anti-étatisme ? Je veux bien que Thatcher, comme Reagan, intelligences peu subtiles, n'aient pas vraiment perçu toutes ces contradictions : mais leurs conseillers, mais les têtes pensantes de leur parti ? 
            Les anarcho-capitalistes, les libertariens sont cohérents, eux : ils vont au bout de la logique de souveraineté complète de l’individu, ils refusent résolument toute tutelle de l’État, toute frontière, toute sujétion sociale, toute morale collective. Mais les natio-libéraux comme Reagan et Thatcher sont profondément schizophrènes, car le jour où il n’y aura plus que des consommateurs autarciques, libres de tout plaquer pour s’installer là où les services seront les plus attractifs, les prix les plus compétitifs et la publicité la plus séduisante, il n’y aura plus de nation américaine ni de nation anglaise. L’administration des choses aura remplacé le gouvernement des hommes. Le conservatisme sera une notion vide de sens, puisqu’il n’y aura plus rien à conserver.
            Il est vrai que les adversaires de Marguerite Thatcher, notamment en France, souffrent de la schizophrénie inverse : la plupart sont de parfaits gauchistes, avides de libérer l’individu de toutes les entraves qui l’empêchent de jouir. Ils ne voient pas que la « dame de fer » aura beaucoup plus fait pour forger la société dont ils rêvent, en détruisant à coups de marteau les chaînes du marché, que bien des hommes officiellement de gauche, mais attachés à ces vieilleries de droite que sont la Nation, l’État, la Société, la Morale, l’Ordre, l’Histoire, la Tradition, l’Autorité, le Savoir, l’Excellence… Il y a beaucoup de points communs entre Thatcher et Sarkozy, et un véritable homme de droite doit donc rejeter celle-là comme celui-ci, sans se laisser abuser par leur fallacieuse appartenance partisane. Voilà trente ans que dure cette aberration d'un fallacieux clivage gauche/droite qui rassemble des adversaires dans chaque camp. Quand est-ce que les étatistes rejoindront enfin les nationalistes, et les libéraux les libertaires, de façon qu'une droite pleinement régulatrice s'oppose à une gauche pleinement permissive ?
            Marguerite Thatcher est morte seulement quelques jours après Hugo Chavez : en tant que droitiste réactionnaire, je me sens beaucoup plus proche du second que de la première. Je ne sais pas lequel des deux a le plus enrichi ou le plus appauvri son pays, et à vrai dire je m’en moque. Oui, je me moque de l’efficacité économique de leurs politiques, puisqu’à mes yeux la richesse n’est pas une valeur. Mais je vois que si tous les deux ont eu un style viril et martial, l’une a fait le lit de la World Company, tandis que l’autre lui a résisté.

 

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[1] « I am not a consensus politician. I'm a conviction politician ». Cette citation traîne un peu partout, mais je me demande s’il ne s’agirait pas d’une de ces citations politiques apocryphes que tout le monde reprend mécaniquement alors qu’elles n’ont jamais été prononcées telles quelles. Impossible de trouver son origine exacte. Cette phrase semble inconnue de son site officiel, qui permet pourtant une recherche dans la totalité de ses déclarations publiques. Ceux qui sont soucieux d’un minimum de sourçage affirment qu’elle aurait été prononcée aussitôt après son arrivée au pouvoir, donc début mai 1979 : je n’ai rien trouvé de tel, sinon, le 24 mai, une question d’un député à la Chambre des communes, Dennis Skinner, qui s’appuie sur le fait qu’elle ait dit être une femme politique de conviction. Je soupçonne que la citation antithétique résulte d’une contraction expressive de la péroraison d’un important discours électoral, prononcé à Cardiff le lundi 16 avril 1979 : « Mr Chairman, in politics I've learnt something that you in Wales are born knowing. It's this : if you've got a message, preach it !  The Old Testament prophets didn't go out into the highways saying, ‘Brothers, I want consensus’ They said, ‘This is my faith and my vision ! This is what I passionately believe !’ And they preached it. We have a message. Go out, preach it, practice it, fight for it – and the day will be ours ! ». Curieusement, la version qui figure dans ses mémoires, pourtant donnée comme une citation textuelle (paragraphe en petits caractères, avec retrait de quatre millimètres), rajoute des phrases, en tout cas dans la traduction française : « En politique, j’ai appris une chose que vous, au pays de Galles, vous savez de naissance : si tu reçois un message, prêche-le. Pour moi, la politique est une affaire de conviction. Les prophètes de l’Ancien Testament ne disaient pas : Frères, je veux un consensus ! Ils disaient : Voici ma foi et ma vision. Voilà ce que je crois. Si vous aussi le croyez, suivez-moi. Voilà ce que moi je vous dis ce soir. Balayons ce passé récent, morose et lugubre ! Finissons-en avec le défaitisme ! Sous les bannières du choix et de la liberté, un avenir neuf et captivant appelle ce peuple britannique ! » (Les Chemins du pouvoir. Mémoires, tome 2, Albin Michel, 1995, p. 419).  Plus intéressante est cette autre citation, à mettre en bonne place dans le bréviaire de l’Homme d’État : « Pour moi, le consensus semble être : le fait d’abandonner toute conviction, tout principe, toute valeur et toute ligne de conduite pour une chose en laquelle personne ne croit, mais à laquelle personne n’a rien à redire ; le fait d’éviter les vrais problèmes à résoudre, simplement parce qu’on est incapables de s’accorder. Quelle grande cause aurait pu être remportée sous la bannière de "Je suis pour le consensus" ? ». Elle provient d’un discours prononcé le 6 octobre 1981 à l’université de Monash (Melbourne), dans le cadre du sommet des chefs d’État du Commonwealth. M. Thatcher cite ce passage-clef dans ses mémoires, en expliquant comment elle a été amenée à l’insérer dans l’allocution déjà prévue (10, Downing Street. Mémoires 1, Albin Michel, 1993, p. 156-157). Cette fois, l’extrait des mémoires correspond bien au texte originel : « To me consensus seems to be the process of abandoning all beliefs, principles, values and policies in search of something in which no-one believes, but to which no-one objects ; the process of avoiding the very issues that have to be solved, merely because you cannot get agreement on the way ahead. What great cause would have been fought and won under the banner "I stand for consensus" ? ».

[2] 10, Downing Street. Mémoires 1, Albin Michel, 1993 : chapitre 21, section 1, p. 512-513. La numérotation des deux volumes suit l’ordre d’écriture et de publication, ce qui est idiot (mais commercial : le public eût été décontenancé de voir paraître un tome 2 sans avoir jamais entendu parler d’un tome 1). En toute logique, le tome n°1 devrait être le volume consacré à la période 1925-1979 (Les Chemins du pouvoir), et le tome n°2 celui consacré à la période 1979-1990 (10, Downing Street).  Je vois une autre citation qui traîne sur le net, en épigraphe à un article très hostile de Chems Eddine Chitour repris sur plusieurs sites : « Je ne connais pas le citoyen, je ne connais que le consommateur ». Impossible de trouver la référence de cette phrase inepte qui, vu son outrance caricaturale, m’a tout l’air d’être une pure forgerie.