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14.10.2014

PATRICK MODIANO, la trilogie de l’Occupation, 2 : LA RONDE DE NUIT

Modiano La Ronde de nuit.jpg               La Ronde de nuit (1969), le deuxième volet de cette virtuelle « trilogie de l’Occupation » de notre nouveau Nobel Patrick Modiano ressemble plus à un roman que le premier, La Place de l'étoile (1968) mais on n'y est pas encore tout-à-fait. Le troisième, Les Boulevards de ceinture (1972), continuera encore à refuser d'offrir des personnages consistants et une intrigue ordinaire. Pour bien comprendre celui-ci, je conseillerais de commencer page 93 (en plein milieu de la page)[1]. Un jeune homme (qui se donne pour le fils d'Alexandre Stavisky, p. 153, 156 et 174) raconte comment il a été recruté par deux malfrats, patrons d'une agence d'escroqueries en tous genres : Henri Normand surnommé « Le Khédive » et Pierre Philibert[2], qui deviennent bientôt des auxiliaires de la police pour diverses basses besognes. On les identifie facilement aux fameux Henri Lafont et Pierre Bonny, autrement dit la Gestapo française de la rue Lauriston. Le narrateur, affublé par eux du surnom de « Swing Troubadour » est chargé d'infiltrer un réseau de Résistants, le R.C.O. (Réseau des Chevaliers de l’Ombre). Il se fait engager par le chef de ce réseau, qui le surnomme « la Princesse de Lamballe », et le charge bientôt… d'infiltrer la bande de Normand et Philibert. Le double jeu à l'état pur ! Le narrateur va néanmoins trahir les Résistants et contribuer à leur arrestation, mais il a auparavant averti ses premiers chefs que le véritable et très puissant patron du R.C.O. était un mystérieux Lamballe. Bobard absurde, sinon en tant qu'aspiration au martyre. Dans les dernières pages, il révèle au Khédive que la Princesse de Lamballe c'est lui, et tente de le flinguer. Une course-poursuite en voiture s'engage. Dernière phrase : « Je continue d'avancer dans un demi-sommeil. »
            La première moitié, avant ce que je viens de résumer, est si confuse et si allusive qu’elle donne envie de jeter le livre, et qu’il faut s’accrocher pour atteindre cette page 93 où l’on rejoint enfin un récit à peu près traditionnel. Alternent des séquences à la troisième personne, qui mettent en scène Normand-Philibert et la faune de noceurs interlopes qui gravite autour d'eux (ces personnages grotesques sont très pénibles à supporter ; la complaisance du narrateur à répéter leurs surnoms cosmopolites est vraiment fastidieuse), et des séquences où le narrateur parle de ses compagnons Coco Lacour et Esmeralda (dont on apprendra à la dernière page qu'ils sont un pur produit de son imaginaire). Les tenants et les aboutissants n'ayant pas encore été éclaircis, on n'y comprend goutte ; en outre il y a beaucoup de bavardage, disons d'éléments qui se lisent avec ennui car ils ne font rien avancer et n'apprennent pas grand-chose, mais contribuent à créer une certaine atmosphère (ou peut-être à dessiner un décor encore masqué par un rideau de scène qui ne sera levé qu'ensuite). Même si, dans la seconde moitié, on a droit à une narration continue et suivable, l'ensemble du livre s'enrobe d'une brume épaisse. Les motivations du héros-narrateur sont d'autant plus obscures pour le lecteur qu'elles sont aussi obscures à ses propres yeux (par exemple p. 100-101, 103, 121, 135, 154-155, 156, 175). Il est constamment question de traîtrise, mais on ne peut pas dire que le thème soit traité puisque le personnage, fantoche au milieu des fantoches, ne nous fait rien entrevoir de ce qui le détermine. Il avance comme un spectre au milieu de ces ombres fantastiques qui dansent une infernale « ronde de nuit », impression que tente de susciter la chaotique première partie, de façon à mon avis maladroite, et d'autant plus que les deux moitiés sont nettement dissymétriques : j'aurais préféré une narration plus homogène, qui aurait donné assez vite les éléments essentiels pour saisir les enjeux, puis les aurait développés progressivement tout en préservant au récit sa dimension hallucinatoire.
            Car on n'est pas très loin de La Place de l'étoile. Sauf erreur, aucune date n'est donnée, les termes d' « Occupation », « Allemands », « Nazis », « Résistance » ne sont jamais écrits (« Juif » non plus, me semble-t-il). Plus encore, j'ai repéré deux petits détails ostensiblement anachroniques : « Je sors de mon portefeuille la photographie du docteur Marcel Petiot, pensif, au banc des accusés. » (p. 66). Or le procès Petiot eut lieu fin mars 1946. Et page 122, le narrateur énumère quatre titres de livres, dont Joanovici tel qu'il fut, livre imaginaire qui ne peut être antérieur aux années 50, « Monsieur Joseph » ayant été arrêté en 47 et jugé en 49. On tient donc là deux preuves qu'il ne s'agit pas d'un roman historique mais, comme dans le livre précédent, d'une narration fantasmatique, d'une projection délirante. Il n'est dailleurs pas difficile de repérer ici ou là quelques phrases incidentes qui accusent la mythomanie et semblent importées de La Place de l'étoile : « Hitler lui-même, tout à l'heure, viendrait pleurer dans mes bras comme un enfant. » (p. 108) ; ou : « Nous glissions au travers d'une pénombre ouatée jusqu'à des profondeurs où personne ne troublerait notre sommeil. Paris sombrait avec nous. De la cabine, je voyais le faisceau lumineux de la tour Eiffel : un phare qui indiquait que nous étions à proximité de la côte. Nous n'y aborderions jamais. Aucune importance. » (p. 133) ; ou encore : « Quitter le plus vite possible cet hôtel particulier. Déjà les murs se lézardent et l'autoportrait de Monsieur de Bel-Respiro tombe en poussière. De diligentes araignées tissent leurs toiles autour des lustres, une fumée monte de la cave. Quelques débris humains y brûlent sans doute. Qui suis-je ? Petiot ? Landru ? » (p. 167), et des pages entières de la première moitié, notamment celles avec les deux compagnons imaginaires du narrateur.
             À l'arrivée, c’est un livre intéressant dans sa seconde moitié mais gâchée par sa première. Non pas roman historique sur l'Occupation mais roman d'atmosphère : roman du mystère du monde et du moi, roman de l'impossibilité de se définir un rôle dans une société qui n'est qu'un théâtre d'ombres trompeuses et fugitives.

 


[1] Mes numéros de page renvoient à la première édition, imprimée en septembre 1969, un petit volume de format poche (11,8 x 18,6 cm), 180 pages, avec une couverture à rabats.

[2] C'est bien ainsi qu'il est prénommé p. 94, et son acolyte l'appelle constamment « Pierre » ou « Pierrot ». Pourtant le narrateur lui donne le prénom de Georges p. 126. Il doit s'agir d'une inadvertance de l'auteur, – ou peut-être d'un petit détail falsifié par le narrateur pour tromper le réseau de Résistance qu'il renseigne ? mais on ne voit pas l'utilité de ce mensonge insignifiant.