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20.04.2014

AFFAIRE AQUILINO MORELLE : LES GOGOS QUI AIMENT ÊTRE PLUMÉS

Aquilino Morelle 1.jpg            L’actualité politique est dominée depuis trois jours par l’affaire Aquilino Morelle. Le site Médiapart a sorti une enquête fouillée et accâblante sur les aspects cachés de ce proche conseiller de François Hollande (elle est en accès payant sur le site de Médiapart, mais on peut la lire par exemple ici). Peu connu du grand public, il l’était bien plus de ceux qui suivent de près les affaires politiques : « plume » de Jospin à Matignon entre 1997 et 2002, il fut le directeur de campagne de Montebourg aux primaires socialistes de 2011. Soit dit par parenthèse, il est divorcé d’Elisabeth Martichoux, journaliste politique de RTL dont la partialité gaucharde crève les oreilles, avec qui il a eu deux enfants. Après avoir rédigé les discours de Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012, il était devenu son principal conseiller politique, occupant à peu près le rôle (et le bureau) qu’avaient tenus Jacques Attali auprès de Mitterrand et Henri Guaino auprès de Sarkozy. À ce poste, on lui prête une sourde lutte d’influence contre ses rivaux. Un article du Nouvel Observateur explique même qu’il venait d’atteindre le zénith de son influence, ayant vu (ou même ayant ourdi) l’éjection récente de tous ceux à qui il ne plaisait pas : rupture du Président avec sa compagne Valérie Trierweiler en janvier, mise au placard du conseiller en communication Claude Sérillon en février, remplacement d’Ayrault par Valls à Matignon le 31 mars, départ du Secrétaire général de l’Élysée Pierre-René Lemas le 12 avril : pendant cinq jours Aquilino Morelle aura été une sorte de Séjan auprès de Tibère, ayant fait le vide entre le Président et lui. Mais la roche tarpéienne est près du Capitole, comme le savent ceux qui sont encore pétris de culture classique, et une semaine après il devait démissionner à cause des révélations de Médiapart, dont on peut supposer qu’elles ont été soufflées par ses ennemis.
         Ces révélations, hélas, ne peuvent guère étonner ceux qui depuis longtemps ne se font plus d’illusions sur la rectitude des hommes de pouvoir, ni sur la tartufferie de la gauche morale. L’affaire Cahuzac, l’année dernière, avait déjà infligé une salutaire piqûre de rappel aux électeurs qui s’étaient fait duper par la « république exemplaire » annoncée par le candidat Hollande. Du bruit médiatique qui a aussitôt enflé il y a trois jours, on a retenu deux charges contre M. Morelle. La première risque de lui valoir des ennuis judiciaires : le conseiller déchu, alors même qu’il travaillait à l’I.G.A.S. (Inspection Générale des Affaires Sanitaires), et à ce titre devait surveiller de près l’activité de l’industrie pharmaceutique, a travaillé parallèlement en 2007 pour le laboratoire danois Lundbeck, facturant 12 500 € (hors-taxes) l’organisation d’un rendez-vous entre cette boîte et un organisme d’État. Le conflit d’intérêts est flagrant, et comme par hasard il n’a pas été déclaré à l’I.G.A.S. : le délit de « prise illégale d’intérêt » est passible de 5 ans de prison et 500 000 € d’amende. On notera aussi qu’avant de réintégrer l’I.G.A.S. en mars 2007, M. Morelle avait déjà travaillé pour des laboratoires pharmaceutiques, d’abord au sein de l’agence Euro RSCG (car en 2003-2004, il a exercé l’activité, socialiste par excellence, de publicitaire, pardon de « communiquant »), puis à son propre compte (d’où une facture de 37 500 € HT acquittée par les laboratoires Eli Lilly pour six mois de « conseils » entre juin et décembre 2006, Eli Lilly, la firme qui fabrique l’inefficace et dangereux Prozac[1]) ; on notera encore qu’en 2008-2009, il aurait démarché en vain plusieurs laboratoires, dont Sanofi et le fameux Servier (celui du scandale du Mediator) pour se faire engager par eux : faire du lobisme pour le P.S. ou pour Servier, la différence est mince... Tout celà est d’une banalité à pleurer. Le plus comique dans cette affaire est que M. Morelle est l’auteur d’un texte, rétrospectivement faramineux, dans lequel il dénonce exactement ce qui lui est reproché : en juillet 2010, l’affaire Bettencourt-Woerth lui avait donné l’occasion d’offrir à Libération un grand morceau de moralisme socialo, qui se retourne désormais intégralement contre lui[2]. Et comme l’impudence des tartuffes de gauche est sans limite, il avait encore enfoncé le clou un an plus tard, dans un article d’Esprit de mai 2011, où il notait que les « confusions d'intérêts font largement partie de stratégies de lobbying de l'industrie pharmaceutique auprès des pouvoirs publics » et que « les conflits d'intérêts n'[ont] pas été traités avec assez de rigueur. Il faudrait prévoir des sanctions en cas de non-déclaration ». Si les textes avaient un impact aussi fort que les images, on aurait là un document digne du même retentissement que la déjà légendaire photo de Jérôme Cahuzac prononçant une conférence contre la fraude fiscale.
          La seconde charge contre M. Morelle n’est pas un délit, mais d’une certaine manière elle est encore plus grave : d’après le portrait qui nous en est dressé, nous aurions affaire avec le principal conseiller de Hollande à un modèle achevé du petit-marquis socialiste, nanti de goûts de luxe, adepte des gommages et des saunas dans le Marais, amateurs des vins fins de la cave de l’Élysée, méprisant le petit personnel, utilisant son chauffeur ou sa secrétaire à des fins privées, et peu présent au Palais. Des mœurs qu’on peut tolérer chez ceux qui ne se cachent pas d’aimer l’argent, mais qui choquent et révoltent chez ceux qui font de son mépris une profession de foi. François Hollande avait déclaré qu’il était l’ennemi de la finance, et il a installé un parangon de la gauche caviar à côté de lui ! Le « gang des R25 », ainsi qu’on surnommait les hiérarques socialistes dans les années 80, est donc de retour. Ce que l’opinion publique retiendra longuement, c’est que M. Morelle avait recours aux services d’un cireur de chaussures, qu’il faisait venir tous les deux mois en lui réservant un salon de l’hôtel Marigny (dépendance de l’Élysée) pour qu’il refît une beauté à sa trentaine de chaussures de luxe[3], faites sur mesure. Cet acte ne relève pas de la justice, même si on s’étonne que M. Morelle convoquât le godassier à l’Élysée plutôt que chez lui. Ça ne relève même pas non plus de la réprobation morale : après tout, louer les services de quelqu’un pour lustrer ses grolles est exactement du même ordre que recourir à une femme-de-ménage pour passer son aspirateur ou repasser ses chemises, c’est-à-dire une chose normale et légitime. Mais comment M. Morelle a-t-il pu ne pas voir à dix lieues le symbole dévastateur du puissant qui se fait cirer les pompes par un homme du peuple ? comment a-t-il pu ne pas sentir que si celà venait à se savoir, les chansonniers en feraient leurs gorges chaudes pendant vingt-cinq ans, si bien que l’image de l’homme au cireur de pompes, avec tous les jeux de mots faciles qui s’ensuivent, lui collerait toute sa vie aux… semelles ? comment a-t-il pu ne pas comprendre qu’après Roger-Patrice Pelat « le vice-président », Fabius le fils d’antiquaire, Roland Dumas et ses chaussures Berlutti à 11 000 francs, Jack Lang et son appartement place des Vosges, Dominique Strauss-Kahn et ses mœurs de sultan, ce que la gauche devait éviter par-dessus tout c’était de se discréditer par un nouveau symbole d’arrogance friquée ? Et plus encore quand on est en période de crise et qu’on sert un président qui a fait campagne sur l’idée que son ennemi était la finance ! Et M. Morelle, paraît-il, serait plutôt à la gauche de la gauche ! Quelles sont les mœurs des nababs du centre-gauche, alors ?! C’était donc ça, le « contact avec les classes populaires » qu’il exhortait les responsables de gauche à garder, dans sa tribune de Libération[4] ?!! Vivre dans les palais de la République vous déconnecte à ce point de la réalité qu’on en perd le sens des symboles les plus évidents ? Que la gauche n’avait-elle pourtant pas dit pendant cinq ans sur Sarkozy, ses vacances sur le yacht de Bolloré, sa proximité avec Martin Bouygues et le reste ! Mais ce qui accable le plus, c’est de penser qu’à l’Élysée, M. Morelle était spécialement chargé de la communication. Il y a deux mois, un article du Monde le décrivait même comme « l’homme fort de la "com’" présidentielle », ayant « désormais seul la haute main sur les relations avec la presse nationale et la communication », renforcé dans « son rôle de porte-parole officieux ». Qu’est-ce que c’est que ce communicant qui ne sait pas que les masses se nourrissent d’images et de symboles, bref qui ignore tout de la communication ? Il prétend parler aux Français, et il ne sait pas ce qui les choque par-dessus tout ?! Pire encore qu’un aigrefin se faisant engraisser en douce par l’industrie du médicament, Aquilino Morelle serait-il surtout un incompétent, un nullos, une quiche ?

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            Je n’ai fait jusqu’ici qu’exposer l’affaire pour ceux qui l’auraient entrevue de loin, avec des remarques très banales qui seront sans doute largement approuvées. J’entre maintenant dans le cœur de mon propos, qui se veut une petite contribution à une psychologie de la servitude volontaire.
         Il y a une chose qui m’étonne dans ce genre d’évènements, c’est la réaction complaisante d’une partie de l’opinion : il se trouve toujours des gens pour prendre le parti des ripoux. C’est ce qui pourrait faire le plus désespérer de la démocratie, s’il n’y avait déjà de très solides autres raisons pour le faire : non pas que ce régime mette de lourdes responsabilités dans les mains de coquins qui n’en sont pas dignes, car les autres types de régime le font autant, mais que le peuple n’en tire aucune conséquence et continue de porter au pouvoir ceux dont l’indignité est patente. Faut-il rappeler que Jacques Mellick, condamné pour faux témoignage et subornation de témoin (dans l’affaire OM-VA) à six mois de prison avec sursis et deux ans d’inéligibilité, a été réélu maire de Béthune ? qu’Alain Juppé, condamné en appel à quatorze mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité pour abus de confiance, recel d’abus de biens sociaux et prise illégale d’intérêt, a été réélu maire de Bordeaux ? qu’Henri Emmanuelli, condamné pour complicité de trafic d’influences à dix-huit mois de prison avec sursis et deux ans de privation de droits civiques, a été réélu député et conseiller général des Landes ? que Patrick Balkany, condamné pour prise illégale d’intérêts à quinze mois de prison avec sursis, 200 000 francs d’amende et deux ans d’inéligibilité, a été réélu maire de Levallois-Perret et député ? Je me limite à ces quatre exemples fameux (deux de gauche et deux de droite), mais il y en a bien d’autres. Le Français est râleur, mais laxiste : il gueule en permanence contre la corruption générale de la classe politique, mais quand la Justice condamne un ripou, il lui pardonne et revote pour lui.
         J’ai eu la curiosité de me rendre sur la page Facebook d’Aquilino Morelle, où celui-ci a publié un droit de réponse à Médiapart le 17 avril à 16h12 et l’annonce de sa démission le lendemain à 17h06. Entre les deux, on trouve un lien d’article publié par un de ses amis et un message de soutien publié par un autre ami. Le droit de réponse à Médiapart, où M. Morelle prétend légèrement qu’il n’a jamais été en situation de conflit d’intérêts et mensongèrement que ses conseils à Lundbeck ont été déclarés à l’I.G.A.S., a suscité une large approbation parmi ses amis de Facebook : 116 jaimages et 151 partages (pour l’annonce de la démission le lendemain, c’est 159 jaimages et 44 partages). Le dernier fil que j’ai mentionné, contrairement aux trois autres qui ne sont commentables que par les amis de M. Morelle, est ouvert à tous les inscrits de Facebook. Au moment où je termine cet article, quelque 160 commentaires sont venus s’ajouter à ces quatre publications. Beaucoup d’entre eux sont un peu ou très hostiles, en particulier, bien entendu, sur le fil ouvert où ils dominent largement. Mais ce sont les commentaires favorables qui me frappent et me paraissent constituer un matériau digne d’observation et de réflexion. J’ai écarté les témoignages d’amitié (sauf un), émanant de personnes qui, se permettant de tutoyer M. Morelle, doivent le connaître personnellement (on relève par exemple Pierre Tourlier, le chauffeur de Mitterrand). Pardonnons à leur indulgence partiale, qui prouve que leur affection est plus forte que leur lucidité. Ce qui m’intéresse, ce sont les citoyens ordinaires qui se placent spontanément du côté de ceux qui bafouent la morale voire la loi. Voici, à titre de document brut que j’offre aux lecteurs de ce blogue, une sélection de vingt réactions pour le moins déconcertantes[5] :

. a°) Edwy Pleine-Haine = Fouquier-Tinville. Avec vous, Aquilino.
. b°) Les chiens aboient, la caravane passe... Avec mon soutien.
. c°) Bon courage pour supporter ces insinuations qui visent à salir l'honneur et la probité ....
. d°) Nous sommes de tout cœur avec vous.  Monsieur Morelle vous avez notre confiance .
. e°) C'est pathétique ! Les journalistes devraient également compter le nombre d'heures jour et nuit travaillées par ces brillants conseillers ! Et alors cirer ses chaussures est ce si grave ? Merci pour votre témoignage
. f°) Je viens d'apprendre la démission d'Aquilino MORELLE. Regrettable.
. g°) Très regrettable ! Et je suis choqué par la terrible dérive de certains media & presse qui fait du sensationnel son fond de commerce.
. h°) je trouve ça scandaleux monsieur, que les médias ne trouve que des poubelles à sortir. Je suis avec vous.
. i°) Dislike!! J'ai honte de cette presse donneuse de lecons et hypocrite! Quel niveau horripilant de basesse et d'immondice! C'est ecoeurant!
. j°) Et les medias ne font qu'attaquer le gouvernement et F. Hollande a travers Aquilino Morelle. Les expressions et langage de journalistes sont dignes des gangsters!
. k°) Bon courage .Vous faites face à l'ignominie connue dans les pays en difficulté de reconstruction. .. comme en 1944..la chasse aux sorcières. ..
. l°) Courage Aquilino car la vérité triomphera ! Et tout rentrera dans l'ordre ! L'honneur sera sauf ! courage ! stratégie du "lèche lâche lynche" .... et il s'avère que plus on est transparent moins on est cru ... sont-ce les étranges limites d'une démocratie usée de trop de confort ?
. m°) De tout cœur avec toi Aquilino. Je comprends et respecte ton attitude. Je suis néanmoins moins attristé de devoir se séparer d'un homme aussi brillant. Une question de pose néanmoins. Sous couvert d'une certaine liberté d'expression, devrons nous accepter le pouvoir sans cesse grandissant de Mediapart au point de menacer notre démocratie. Sommes nous assures d'une irréprochabilité de Monsieur Plenel? Amitiés.
. n°) Cette période est insupportable. La république se prive de ses élites. Est-ce ainsi qu'elle meure? Démission d'Aquilino MORELLE ? George WASHINGTON Père de l'Independance américaine était un riche planteur de Virginie et possédait des esclaves.  Abraham LINCOLN a obtenu l'Abolition de l'Esclavage en corrompant quelques élus pour les voix qu'il manquait à sa Majorité.  Franklin D. ROSSEVELT a donné son accord au Projet MANHATTAN d'arme nucléaire et Harry TRUMAN a bombardé des civils japonais du feu nucléaire à HIROSHIMA et NAGASAKI intentionnellement.  La République irréprochable n'existe pas.
. o°) " Livrer aux chiens l'honneur d'un homme...."
. p°) MEDIAPART= MACHINE A DETRUIRE
. q°) Aquilino nous ne connaissons pas mais j'ai une profonde sympatie pour vous... Les donneurs de leçons sont legions....tennez bon et rappellez vous l histoire n est qu'un éternel recommencement. ..en Inde il y a les castes. ..en France il y a la même chose ..mais nous devons résister même si cela nous coûte très cher. ..
. r°) médiapart ! machine à détruire avec un Edwy Plenel qui déteste peut etre plus les socialistes qu'il détestait Sarkozy ....
. s°) On a le sentiment que médiapart se veut nouveau procureur de la vie politique française
. t°) A mon avis vous êtes trop efficace donc il fallait vous écarter par un moyen détourné c'est vache d'être une cible courage

            Avant de me pencher sur ces messages désespérants, je déclare que les messages de sens opposé, ceux qui dégoulinent de haine et de mépris, ne me sont guère plus sympathiques : je déteste hurler avec les loups, et je trouve d’une grande inélégance d’aller déposer sa petite crotte sur le mur de M. Morelle. Si l’on tient à exprimer sa colère de citoyen et d’électeur trompé par la gauche, il faut le faire en attendant d’avoir plus d’éléments tangibles, et par une lettre circonstanciée plutôt que par trois lignes baveuses, pleines d’approximations et de fautes d’orthographe. Néanmoins, force est de reconnaître que ceux qui ont publié sur le mur de M. Morelle un message d’indignation font preuve d’une salubre réaction « citoyenne », prenant au sérieux l’idéal de « république exemplaire » du Président, en accord avec les principes élémentaires de la gauche morale. C’est que les faits, pour l’instant, sont de leur côté, – alors que les soutiens de M. Morelle ne peuvent s’appuyer que sur une confiance creuse et arbitraire en sa vertu. On peut dailleurs présumer qu'ils n'ont même pas lu le texte terrible de Michaël Hajdenberg.
           Certes, la présomption d’innocence est un principe fondamental de l’ordre juridique et il ne convient donc pas de s’ériger en juge pour condamner M. Morelle. Cependant M. Morelle a reconnu avoir travaillé pour des laboratoires pharmaceutiques, ce qui, quand bien même il ne serait pas condamné pour conflit d’intérêts, constitue une indécence caractérisée de la part d’un homme de gauche (candidat aux législatives en 2007) qui se fait le chantre de la transparence et de l’indépendance vis-à-vis du pouvoir financier dans ses publications. Il a beau nier tout conflit d’intérêts, c’est là une appréciation subjective qui ne pèse pas lourd devant sa reconnaissance des faits, laquelle valide entièrement le soupçon de conflit d’intérêts. (Or ce qu’on attend des responsables politiques, ce n’est pas seulement qu’ils ne soient pas coupables de décisions malhonnêtes, c’est qu’ils ne puissent même pas offrir prise au soupçon. Mais ils n’arrivent pas à le comprendre, y compris parmi les théoriciens de la gauche morelle, pardon je veux dire morale). Et le communiqué de l’I.G.A.S., annonçant qu’elle ne retrouvait aucune demande d’autorisation de travailler pour des labos – autorisation qui lui aurait sans doute été refusée[6] l’accable encore plus. (Pour ce qui est des chaussures, M. Morelle n’en souffle mot dans son droit de réponse). Dès lors, il faut une dose énorme de naïveté pour prendre le parti de M. Morelle. La prudence élémentaire commandait au minimum de réserver son jugement.
            Et pourtant, ce n’est pas ainsi qu’a réagi une vingtaine de citoyens, dont l’attitude étrange appelle la réflexion. Pourquoi se trompent-ils de colère ? Sont-ce de purs crétins ? Des pigeons fiers d’être des pigeons ? Des masochistes qui aiment à se faire escroquer ?
          À voir la facilité avec laquelle ils se sont laissé convaincre par le droit de réponse, jugé par plusieurs « clair et net », alors qu'il ne répond à rien, comme le montre la contre-réponse de l'enquêteur Michaël Hajdenberg, on se dit qu’il s’agit de gens qui étaient déjà convaincus. C’est parce qu’ils désiraient lire un démenti aux allégations de Médiapart qu’ils ont gobé cette faible réfutation et l’ont approuvée par un tissu de sottises. Dans les commentaires que j’ai reproduits ci-dessus, on relève ainsi un magnifique point Godwin : « Vous faites face à l'ignominie connue dans les pays en difficulté de reconstruction. .. comme en 1944..la chasse aux sorcières. .. » (k°), qui est dailleurs très drôle par son inadéquation : parler de reconstruction en 1944, c’est suggérer que nous sommes à la Libération et que le mandat de Sarkozy était l’équivalent du régime de Vichy. Mais s’il y a eu une « chasse aux sorcières » en 1944, c’était à l’encontre des collabos, pas des résistants ! M. Morelle sera ravi de se voir comparé à Pucheu, Adrien Marquet, René Bousquet, Carcopino, Céline, Rebatet, Sacha Guitry… Autre propos sidérant : « en Inde il y a les castes... en France il y a la même chose » (q°). L’enquête de Médiapart nous montre que, quel que soit son milieu d’origine, M. Morelle est devenu un parfait représentant de cette caste oligarchique française[7], qui se sert de l’État plus qu’elle ne le sert, alternant en toute irresponsabilité fonctions politiques, sinécures administratives et « ménages » pour les multinationales, sûre de ne jamais se retrouver sur le carreau grâce à son réseau, et qui par-dessus le marché donne des leçons de vertu pour mieux s’adonner à ses goûts de parvenu. Mais non, pour certains, c’est M. Morelle qui est victime d’un système de castes et des donneurs de leçons !! Et si Hollande est si bas dans les sondages, c’est peut-être parce qu’il est victime d’un complot des anciens de l’E.N.A. ? Quant à Sarkozy, il a été éjecté par le grand-patronat, n’en doutons pas. Encore une énormité méritant un sort spécial : « Plus on est transparent moins on est cru » (l°). Curieuse conception de la transparence ! Suffit-il à un Inspecteur du médicament de prétendre qu’il a demandé l’autorisation de travailler pour l’industrie du médicament (sans parvenir, pas de chance !, à mettre la main sur cette demande) pour qu’il doive être cru ? On est décidément en pleine foi. Le croyant accepte les yeux fermés le miracle le plus grossier ou la démonstration théologique la plus boiteuse : il lui suffit d’avoir l’illusion que sa religion en est confortée.
         On aura remarqué que ce qui domine dans ces réactions, c’est l’attaque contre Médiapart et les médias. Parmi ces vingt commentaires, je n’en vois que deux (d°, f°) qui se contentent de manifester un soutien pur à M. Morelle : les dix-huit autres, parfois indirectement mais le plus souvent directement, ont pour principal objet de mettre en cause Médiapart, cette « machine à détruire », ou les médias en général. Le discrédit actuel des médias et des journalistes est un phénomène bien connu, et on en a ici un symptôme de plus. Leur crédibilité est devenue si faible aux yeux d’une partie de l’opinion que celle-ci prend systématiquement leur contrepied : les médias produiraient-ils les preuves les plus accablantes qu’Untel est une crapule, qu’ils soutiendraient Untel pour la seule raison que les médias auraient publié les preuves de sa crapulerie. Ainsi doit s’expliquer, en partie, la vague actuelle de complotisme : beaucoup de gens tiennent pour apriori vrai ce qui est médiatiquement désigné comme faux (et vice-versa). Mais il faut affiner l’analyse. Je discerne huit arguments dans cet ensemble de vingt commentaires :
          1/ Je commence par un argument assez misérable, qui ne prend plus sur grand-monde, si bien que je m’étonne de le trouver encore là : les révélations de Médiapart ne seraient rien d’autre qu’une attaque politique classique, un complot de la droite pour « attaquer le gouvernement » et faire perdre des voix à la gauche (j°, r°). Vieille logique religieuse (qui n’est pas avec moi est contre moi) réinventée par les staliniens : si vous critiquez l’URSS, vous faites le jeu des fachistes. Moyennant quoi, bien sûr, la gauche a toujours raison et ne peut jamais être critiquée. Mais on est en 2014, et la gauche a un tel passif que ce genre d’intimidation morale fait rire tout le monde. Ce doit être ici le fait d’un militant socialiste (sinon, qu’il prenne vite sa carte ! Il mérite une adhésion gratuite), mais les autres commentaires émanent sans doute aussi de citoyens engagés.
          2/ Autre argument ancien et misérable : les médias cherchent uniquement à faire du profit par des articles tapageurs (g°). La presse « fait du sensationnel son fond de commerce ». L’auteur de ce commentaire a-t-il conscience qu’en empêchant la presse de faire du sensationnel, il l’empêcherait de publier la moindre enquête bousculant les idées reçues ? Faudrait-il donc se laisser plumer par tous les malandrins de la politique, puisque révéler leur turpitude ne serait qu’une honteuse opération commerciale ? Remarquons aussi que « J’accuse… ! » de Zola, l’article le plus fameux de la légende de la gauche, la référence absolue de la presse d’opinion, était un article très « sensationnel », et voulu comme tel par Ernest Vaughan et Clemenceau, directeur et éditorialiste de L’Aurore, qui lui ont imposé ce titre pétaradant, visible et criable, plutôt que le lourd et plat « Lettre à Monsieur le Président de la république ».
        3/ Troisième argument, du même niveau que les deux premiers : l’indignité morale de la presse, qui ne devrait critiquer personne, tant elle est « donneuse de leçons et hypocrite » (i°, m°, q°). Les têtes-de-linotte qui ont lancé celà ne se sont apparemment pas avisées que nous n’avions pas ici affaire à une pure tribune ne faisant que porter un jugement moral, mais à une enquête qui a découvert des faits, comme l’année dernière avec Jérôme Cahuzac. Du reste, la société se porterait-elle mieux si tous ceux qui ne sont pas des saints inattaquables devaient fermer les yeux sur les forfaits de leurs voisins ? La presse doit-elle renoncer à tout travail d’enquête et laisser les puissants magouiller en toute impunité tant qu’elle-même ne sera pas absolument irréprochable ? Mais comme elle ne le sera jamais, à l’instar de toute activité humaine, les Morelle, les Cahuzac et tous les tartuffes de la politique pourront donc continuer à faire le contraire exact de ce qu’ils préconisent, sans jamais craindre qu’un hypocrite petit donneur de leçons viennent les prendre la main dans le sac…  
       4/ Le quatrième argument relève plus d’une réaction émotionnelle que d’un véritable argument rationnel. C’est ce qu’on pourrait appeler l’horreur du scandale. Voyez les termes très fortement connotés qui sont employés par les messages a°, b°, c°, e°, h°, i°, j°, k°, o° : toute cette affaire est « pathétique », on est en pleine « ignominie », car l’enquête de Médiapart n’est faite que de vilaines « insinuations qui visent à salir l’honneur et la probité » d’un homme (voire à le pousser au suicide, comme le suggère le commentaire o° en citant la phrase de Mitterrand aux obsèques de Bérégovoy), les médias ne sont que des « chiens », ils font preuve d’une « bassesse » tout-à-fait « écœurante », ils fouillent les « poubelles » pour en sortir des « immondices », ils sont « dignes des gangsters », et Plenel signifie « pleine haine ». Ces hyperboles, quand on les compare à ce dont il est question, sont stupéfiantes : chercher à savoir qui est l’un des hommes les plus puissants de France, enquêter sur la moralité de ses revenus, interroger des témoins, est-ce là un comportement de chien ou de gangster ? Démasquer un tartuffe, est-ce écœurant ? Découvrir qu’un inspecteur des affaires sanitaires se faisait grassement payer par des industriels du médicament, est-ce empuantir la société par des immondices ? — Je crois qu’on devrait se pencher attentivement sur le ressort psychologique qui amène à réagir d’une telle façon. Pour ma part, et puisque les « phobies » sont à la mode, je serais tenté de diagnostiquer là une sorte de phobie du discours critique, perçu globalement comme une agression insupportable. Je crois qu’il y a, parmi les gens qui nous entourent, une proportion insoupçonnée d’idéalistes qui aspirent si profondément à vivre dans une utopie parfaite où tout ne serait qu’harmonie, douceur et amour, que toute note discordante, toute mise en cause, toute alarme, leur paraît odieuse. Vous pourrez apporter les preuves les plus accablantes de la pire des forfaitures commise par le plus immoral des salauds, c’est contre vous qu’ils en auront, parce que c’est vous qui aurez troublé leur quiétude, c’est vous qui aurez fait naître des cris, des images choquantes, de la mauvaise humeur, c’est vous qui les aurez arrachés au tiède édredon de leurs émollientes certitudes. Ces gens ne l’avoueront sans doute jamais ainsi, mais au fond d’eux-mêmes, ils se moquent de la vérité et de la moralité : ils préfèrent cent fois le mensonge et l’illusion, car seul leur importe de vivre dans une petite bulle où tout paraît tranquille et agréable. Allergiques à toute forme de résistance et de critique, ils sont le principal soutien de toute religion dominante, de toute tyrannie : quel que soit l’ordre établi, ils le soutiendront, car l’ordre, ou plutôt l’apparence d’un ordre, même trompeur et oppressif, est nécessaire à leur équilibre intérieur.
      5/ Après quatre sottises, on arrive enfin à un argument valable, fondé sur une problématique très contemporaine : la mise en cause des excès du quatrième pouvoir (a°, m°, p°, r°, s°). Médiapart, cette « machine à détruire », serait devenu tellement puissant qu’il en viendrait à « menacer notre démocratie » à force de se vouloir le « nouveau procureur de la vie politique française », son directeur étant un avatar de Fouquier-Tinville. Certes, il est légitime de s’interroger sur les dérives de la presse et sa tendance à matraquer ceux qu’elle a pris en grippe. Mais l’affaire Morelle correspond-elle à ce cas de figure ? L’année dernière, Médiapart avait pris le risque de mettre en cause Jérôme Cahuzac, tenant bon pendant plusieurs mois sur son enquête malgré les dénégations farouches de l’intéressé. Or celui-ci avait fini par reconnaître les faits. Quoi qu’on pense d’Edwy Plenel, il faut bien reconnaître qu’il a dans son équipe des enquêteurs sérieux capables de faire du bon boulot. En outre, ce qui poserait problème, c’est un procureur auto-désigné qui serait éhontément partisan et s’attaquerait toujours aux mêmes cibles. Or Plenel s’est dévoué au combat contre Sarkozy avec bien plus d’acharnement que contre le P.S., quoi qu’en pensent les militants de celui-ci. S’il y a en France un courant idéologique victime d’un lynchage permanent des médias, et qui aurait donc à se plaindre des dérives d’un système médiatique menaçant la démocratie, c’est l’extrême-droite, et certainement pas la gauche droidlomiste qui est au contraire au cœur du système. Que celle-ci, de temps en temps, doive lâcher un de ses membres, c’est une bonne nouvelle qui montre que le système n’est pas encore totalement pourri.
             6/ Avec l’argument suivant, nous commençons à quitter l’attaque contre les médias pour nous diriger vers une mise en cause du fonctionnement actuel de notre démocratie. L’auteur du commentaire l° est convaincu que « la vérité triomphera » et que M. Morelle retrouvera son honneur sauf. Il met donc en cause « les étranges limites d'une démocratie usée de trop de confort ». Étrange phrase. Cette personne veut-elle dire que nous poussons trop loin le principe de précaution à l’égard de nos dirigeants ? Mais on est encore très loin de l’exécution des vainqueurs des îles Arginuses ! M. Morelle a juste démissionné de ses fonctions, et nul doute qu’il pourrait revenir en grâce s’il faisait la démonstration qu’il a été victime d’un tissu de calomnies dénué du moindre fondement. Où sont les « limites » d’un système, où est son « usure » quand il met sur la touche un conseiller en qui on a de fortes raisons de voir un tartuffe prévaricateur ? Le commentaire t° est encore plus étonnant : « vous êtes trop efficace donc il fallait vous écarter par un moyen détourné ». Y aurait-il eu une cabale des médiocres pour écarter un talent qui leur faisait de l’ombre ? Ou bien serions-nous dans un système qui, pour une raison mystérieuse, pénaliserait l’excès de compétence ? Tout cela est bien vague, et je crois que ces deux commentateurs ont plutôt écrit une phrase à la va-vite pour exprimer leur solidarité, que déployé une réflexion solide.
            7/ Les deux derniers arguments sont d’un autre ordre. C’est ce qu’on pourrait appeler une justification cynique, voire machiavélienne. De manière plus lapidaire mais plus claire que l° et t°, les commentaires e° et m° soulignent que M. Morelle est un homme « brillant ». L’idée mise en avant, c’est que l’efficacité compte plus que la moralité, de telle sorte qu’on aurait dû pardonner à M. Morelle ses petites entorses à l’éthique pour continuer à bénéficier de ses précieux éclairages, qui ont fait tant de bien au Président et à la France depuis deux ans, ainsi que tous nos concitoyens s’en sont rendus compte. (Mais justement, il paraît qu'en bon capitaliste, M. Morelle sous-traitait ses discours : eh oui, le nègre avait des sous-nègres !). En somme, ce qu’on lui reproche n’est pas si grave, en comparaison de ses mérites évidents. Toutefois, je pousse peut-être pour eux leur logique, car m° ne va pas si loin, et e° ne relativise que l’affaire des chaussures, restant muet sur la prévarication de l’inspecteur sanitaire.
            8/ L’amoralisme machiavélien, vers quoi se dirigent, peut-être sans s’en rendre compte, e° et m°, est résolument assumé par l’étonnant commentaire n°. La « république irréprochable » n’existe pas, nous dit-il : les meilleurs dirigeants ont tous des cadavres dans le placard. Ce n’est pas seulement un principe qu’il justifie, c’est un fait qu’il nous demande de constater. Nous devons donc accepter les crimes des puissants, sous peine de nous priver de nos élites et de risquer la mort de la république. Les exemples mobilisés sont amusants par leur inadéquation. Ils appartiennent tous à l’histoire des E.U.A. (bel exemple de colonisation mentale !), un pays pourtant beaucoup plus sourcilleux que nous en matière de moralité politique. Mais reprocher à Washington d’avoir possédé des esclaves, c’est tomber dans l’anachronisme ; la bombe atomique fut peut-être une faute ou un crime politiques imputables à Roosevelt et Truman, mais ce n’était pas une malhonnêteté privée ; de même, l’achat de voix de députés par Lincoln pour faire voter un projet de loi n’avait rien à voir avec l’enrichissement personnel d’un petit-marquis. Les trois derniers exemples sont donc complètement à côté de la plaque, sans parler de l’énorme incongruité qu’il y a à comparer M. Morelle avec les plus importants présidents de l’histoire des E.U.A. La thèse est défendable pour les grands dirigeants, pas pour de petits conseillers : on peut absoudre Richelieu, Mazarin et Colbert d’avoir mal distingué leur fortune personnelle de celle de l’État, eu égard à leur œuvre au service de celui-ci, sans proportion à ce jour avec l’insignifiant bilan de M. Morelle. Il faut une dose colossale de mauvaise foi pour juger que ces exemples illustres autorisent une éminence grise de François Hollande – qui s’est fait l’intransigeant critique du « rapport incestueux entre le pouvoir et l’argent » – à se vendre à l’industrie pharmaceutique.

         On voit que la servitude volontaire emprunte bien des chemins. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le moralisme, la soif de justice, l’horreur des magouilles, l’exigence d’exemplarité chez nos dirigeants, l’idéal d’incorruptibilité en politique : ces aspirations qu’on suppose toutes-puissantes chez nos concitoyens, sont au contraire souvent dédaignées et ignorées. Beaucoup d’entre eux, pigeons assumés, sont tout prêts à se laisser plumer. Sectarisme politique, disqualification par l’arrière-pensée commerciale, invalidation morale de la presse, horreur de tout scandale, inquiétude quant à la tyrannie médiacratique, souci de protéger les élites, tolérance de leur immoralité au nom de leur utilité : les Français ont beaucoup de ressources pour accepter et justifier les forfaitures de leurs dirigeants.           
          Dans la liste de justifications que j’ai dressée, seuls les arguments 5 et 8 (le risque des excès de la chasse aux sorcières médiatiques et la relativisation de l’immoralité des dirigeants) méritent considération, mais leur application au cas d’Aquilino Morelle ne tient pas la route. Donc aucune de ces justifications n’est valable. Alors pourquoi sont-elles brandies ? J’incline à croire que, pour ceux qui les ont écrits, ces arguments irréfléchis et inconséquents ne sont que de la poudre aux yeux (et dabord à leurs propres yeux). Tout se ramène fondamentalement aux motifs 1 et 4 : le sectarisme politique et l’horreur du scandale. Ces deux puissantes déterminations des jugements humains font que toute dénonciation d’une crapulerie politique suscitera toujours une certaine part incompressible d’indignation à l’encontre de ceux qui auront démasqué et dénoncé la crapule. C’est une leçon importante, mais elle avait déjà été tirée il y a plus de deux siècles par Chamfort : « En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin » (n°499 de l’édition Jean Dagen des Maximes, GF n°188, 1968).

           

         Ajout du 22 avril : J’aperçois une brève du Figaro qui fait état d’une information extrêmement instructive, recueillie par Le Canard enchaîné :  « Aquilino Morelle a bien essayé de plaider sa cause, jeudi, lors d'un entretien avec le chef de l'État. Mais devant son intransigeance, le conseiller aurait lâché, toujours selon l'hebdomadaire satirique : "Tu m'abandonnes ! Alors qu'il y a des chiens qui courent après moi, tu m'abandonnes. Tu es vraiment un salaud !". Selon le Canard, François Hollande aurait alors chargé son premier ministre, Manuel Valls, de convaincre Aquilino Morelle de démissionner. »
         Trois remarques : Dabord, M. Morelle aurait bien aimé rester en place. Il est donc tout-à-fait en accord avec sa conscience, tout-à-fait aveugle à son indignité et au tort qu’il porte à son camp. Le parallèle avec Jérôme Cahuzac s’accuse. (À vrai dire, le contraire nous aurait un peu étonnés...) Ensuite, Hollande a si peu d’autorité sur ses proches qu’il ne peut même pas obtenir le départ d’un conseiller qu’il a installé à côté de lui ! Il lui faut déléguer à son Premier ministre la charge de convaincre un membre du cabinet présidentiel de démissionner. Incroyable. Mais par qui sommes-nous gouvernés, mon dieu ? Enfin, ce conseiller se permet non seulement de tutoyer le successeur de Louis XIV (la périphrase fait rire, hélas…), mais même de l’insulter grossièrement. Dans ce Père Joseph d'aujourd'hui, il y avait... de l’Anelka. « Va te faire enculer, sale fils de pute » dit l’un à Domenech[8]. Et l’autre, à Hollande : « Tu es vraiment un salaud ». Différence de degré plus que de nature. Avec le PS tout autant qu’avec l’UMP, ce pays de racailles est décidément gouverné par des racailles.

 



[1] Vient tout juste de sortir un livre-choc sur les manœuvres de l’industrie pharmaceutique : John Virapen, Effets secondaires : la mort, éd. Le Cherche-midi. Il s’agit des confessions de l’ancien directeur général d’Eli Lilly en Suède, qui raconte toutes les coupables manipulations qu’il a commises. Voir un résumé dans cet article.

[2] Premier paragraphe : « Stupéfiés, accablés, révoltés, les Français assistent, à l’occasion de "l’affaire Bettencourt-Woerth", à la mise à nu d’une part constitutive de l’identité de la droite : la consanguinité du monde des "riches" et de celui des "puissants", le rapport incestueux entre le pouvoir et l’argent, le déni – d’un tel cynisme qu’il tourne à la naïveté – de ce qu’est un conflit d’intérêt. Ce qui rend la situation actuelle grosse de dangers pour le pouvoir, ce n’est pas le seul dévoilement de cette réalité, ni même que cette révélation intervienne alors que la crise économique et sociale est profonde, mais le fait que le pouvoir, tournant le dos à ses engagements, pratique une politique injuste et contraire aux promesses accordées. Dernier élément du puzzle à se mettre en place, cette affaire permet à tous de saisir le sens de ce qui s’est passé depuis 2007 : un mensonge de campagne suivi d’une volte-face. Elle permet de dessiller les yeux les mieux fermés. La colère, froide pour l’instant, monte dans le pays. » Si vous remplacez « Bettencourt-Woerth » par « Aquilino Morelle », « droite » par « gauche » et « 2007 » par « 2012 », n’avez-vous pas une parfaite description de la situation d’aujourd’hui ? Un peu plus loin, on lit aussi : « La question de la compatibilité entre l’argent et la gauche renvoie ici à celle de la distance. En l’occurrence, la distance qu’il faut savoir mettre, lorsqu’on est un responsable politique de gauche, entre soi et l’argent – et ceux qui le détiennent ». M. Morelle parlait d’or… — Le 24 juin 2011, suite à son rapport sur le Médiator au nom de l'I.G.A.S. (où il travaillait pourtant bien peu d'après le témoignage de sa collègue Hélène Strohl, voir note n°7), il est interrogé sur France Info. Voici, dans une retranscription plus fidèle que celle de l'article de Médiapart, ce qu'il a encore déclaré à propos des exigences de transparence (à partir de 8'40'') : « On attend que chacun soit au clair avec lui-même et avec les autres. Il n’y a pas d’interdiction d’avoir un rapport avec l’industrie pharmaceutique pour un médecin. Ça peut se comprendre. […] Ce qui est obligatoire, c’est de rendre public cela. On n’interdit pas les contacts entre les experts et l’industrie pharmaceutique, ce que l’on souhaite, c’est que ces contacts soient publics. Et quand vous publiez vos relations, alors évidemment vous êtes transparent et chacun pourra regarder si les actes et les décisions que vous prenez sont conformes à ces déclarations, et s’il n’y a pas quelque chose qui peut poser un problème en termes de perte d’indépendance. C’est juste ça. Je dis bien c’est juste ça, et pourtant c’est énorme. […] Il faut apprendre aux gens, et c’est pas dans la culture française, à objectiver les rapports. Voilà : j’ai [c'est là un « je » impersonnel] un rapport avec  l’industrie pharmaceutique, c’est pas un problème en soi, mais il faut que tout le monde le sache. […] On aboutit à ces situations où il y avait des experts qui étaient parties prenantes. Ils étaient juge et partie. Ça ce n’est plus possible. Il faut en finir avec ça ». On voit que M. Morelle est très bon pour donner des conseils à ses collègues médecins, mais un peu moins pour se les appliquer à lui-même...

[3] Une dizaine seulement, selon la rectification que M. Morelle aurait apportée lui-même à son (ex-)cireur, David Ysebaert, à qui il a immédiatement retiré sa clientèle, – un geste d’une rare élégance de la part de ce théoricien du contact entre la gauche et le peuple.

[4] « C’est encore de distance qu’il s’agit, mais de façon inversée cette fois. Un responsable politique de gauche doit absolument garder le contact avec les classes populaires - jeunes, chômeurs, ouvriers, employés – qui représentent la raison d’être de son action et qui devraient constituer le cœur de son électorat. Même – et en fait surtout – si le fil de sa vie l’entraîne au sein de l’élite, il doit tout mettre en œuvre pour préserver et faire vivre son lien avec le peuple. Il ne s’agit pas de nier les différences de revenus et de positions sociales qui peuvent exister, mais de toujours chercher à les combler ou à les dépasser par l’échange et le contact physique. »

[5] J’ai retiré les noms car il ne s’agit pas ici de m’en prendre personnellement à leurs auteurs, mais de réfléchir sur leur texte en tant que symptôme d’une attitude générale. Du reste, comme j’ai donné les liens, mes lecteurs pourront les retrouver tant que les quatre publications resteront accessibles sur le compte Facebook d’Aquilino Morelle.

[6] « Si j'avais signé une autorisation pour qu'il fasse ce travail pour ce laboratoire, je me le rappellerais. Je n'aurais jamais signé un truc pareil. C'est comme si on autorisait un percepteur des impôts à conseiller une entreprise pour payer moins d'impôts. Et puis, on ne signe pas ça comme ça. Il y a des règles de déontologie, si le chef de corps n'est pas le premier à les faire respecter, où va-t-on ? » déclare au Monde André Nutte, directeur de l’I.G.A.S. à l’époque des faits.

[7] Divorcé d’une journaliste politique, M. Morelle est le mari (ou le compagnon ? les sources divergent) de Laurence Engel, actuelle directrice de cabinet du ministre de la Culture (Aurélie Filippetti, elle-même en couple avec Frédéric de Saint-Sernin, ancien secrétaire d’État de Chirac). Mme Engel, énarque, auditeur à la Cour des comptes, fut dir-cab du président d’Arte Jérôme Clément et directrice des Affaires culturelles à la mairie de Paris. Elle est pressentie pour prendre la tête du Musée Picasso, poste qui pourtant devrait revenir à un scientifique plus qu’à un administratif. Beau parcours d’oligarque, en tout cas, même si la prochaine étape en vue n’est pas encore atteinte, maintenant que l’affaire Morelle ricoche sur elle. — À propos du travail de M. Morelle à l'I.G.A.S., je recommande cet article du Figaro, où l'Inspectrice honoraire Hélène Strohl, qui l'y a côtoyé, dresse le constat d'une certaine décadence de la haute administration dont il est le parfait représentant : Aquilino Morelle « incarne un type de hauts fonctionnaires : ceux qui considèrent que l'administration, le service public ne constituent plus un lieu intéressant de pouvoir et qui pensent qu'une carrière réussie débouche forcément sur un poste politique ou/et lucratif dans une entreprise privée. […] Comme un certain nombre de membres des corps de contrôle de l’État, il n'a jamais considéré que le contrôle, l'audit, le conseil de divers services publics, d’État, de collectivités territoriales eût une quelconque importance ni le moindre intérêt. Sauf quand il s'agissait de rapports à forte densité politique et médiatique ». Voir aussi son livre L’État social ne fonctionne plus, Albin Michel, 2008.

[8] Du moins selon la version de L’Équipe. Selon Domenech lui-même, Anelka lui aurait plutôt lancé : « Enculé, t’as qu’à la faire tout seul, ton équipe de merde ! ». Quoiqu’usant d’un vocabulaire plus ordurier, Anelka avait donc démissionné de lui-même, montrant plus de dignité qu’Aquilino Morelle…

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