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03.05.2013

VIVIANE FORRESTER OU L’HORREUR SNOBINIQUE

            Viviane Forrester est morte il y a trois jours. viviane forrester,l'horreur économique,fayard,hommage funèbre,médias,le figaro,ina,rennes,le point,le monde,snobs,le nouvel observateur,antilibéralisme,alain minc,prix femina,la quinzaine littéraire,jacques séguéla,littérature,critique littéraire,voltaire,lettres sur oedipe,milan kundera,claude mauriac,matthieu galey,journal,le temps immobile,angelo rinaldi,journalistes sportifs,antenne 2,jean-claude héchinger,bas-bleu,tchèque,kafka,allemand,alexandre vialatte,claude david,sports,football,arbitres,incompétence,spécialistes,experts,règlement,wilde,grasset,gallimard,élites,georges darien,salomé,pléiadeCette grande bourgeoise lettrée, quintessence du gauchisme germanopratin, avait publié quelques romans et essais littéraires depuis les années 70, avant de connaître en 1996 un succès retentissant avec L’Horreur économique, pamphlet qui développait pesamment une intuition juste et lui valut d’être ridiculisée par tous les économistes du « cercle de la raison », Alain Minc en tête.
            La manie de l’hommage funèbre fait que sa mort est unanimement saluée, y compris dans les médias qui conspuent chaque jour l’antilibéralisme, comme Le Figaro ou Le Point. Le respect des morts était une chose normale dans une société traditionnelle, mais je me demande si cette coutume a encore sa raison d’être dans notre univers de l’hyper-information, où tout le monde peut s’exprimer tout le temps. Faire l’éloge du défunt pendant une certaine période de deuil (mais quelle période ?) donne désormais l'impression d'une insupportable hypocrisie. « On doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité », écrivait Voltaire en 1719 dans ses Lettres sur Œdipe. À l’annonce du décès d’une célébrité, il vaut donc mieux, me semble-t-il, soit rester neutre et purement informatif, soit se taire, soit tenir sur elle le même discours que celui qu’on tenait déjà de son vivant. Mais faire semblant de croire que tous les travers, les erreurs, les insuffisances du mort n’ont jamais existé, le dépeindre comme un modèle paré de toutes les vertus et de tous les talents, cela ne peut que contribuer au discrédit de la parole publique. Quoi qu’il arrive, les révélations tomberont, les témoins parleront, les documents gênants seront déterrés, les cadavres sortiront du placard : alors pourquoi attendre et faire comme si on n’avait jamais rien vu ?
 
            Le petit panégyrique du Figaro nous dit : « Viviane Forrester, c'est avant tout un amour profond de la littérature qu'elle n'a jamais cessé de servir, en tant que critique littéraire, au sein du jury du prix Femina, et, surtout, en tant qu'écrivain ». Eh bien alors, il n’est pas inutile de rappeler quelque chose sur cette amoureuse de la littérature et critique littéraire, qui a répandu son jugement pendant des années dans Le Monde, Le Nouvel observateur ou La Quinzaine littéraire.
            Il y a bien longtemps, j’avais lu une anecdote drôlatique : quelqu’un aurait dit un jour à Milan Kundera : « Oh, j’aimerais tellement connaître le tchèque… pour pouvoir lire Kafka dans le texte ». Je ne sais plus où j’avais ramassé cela. L’anecdote se trouve dans le journal de Claude Mauriac au 29 septembre 1978 (Le Temps immobile 10. L’Oncle Marcel, Grasset, 1988 ; Livre de poche n°9645 page 254), mais ce n’est pas là que je l’avais trouvée. Peut-être dans un article d’Angelo Rinaldi, ou chez Pierre Boncenne. Tant que l’ignare restait anonyme, la phrase était trop énorme pour paraître vraie ; on soupçonnait une blague apocryphe, ou une boutade malencontreusement prise au sérieux. Ça faisait plus perle de khâgneux de province que bévue authentique d’une notoriété littéraire.
            Mais il y a quelques années, en lisant le journal de Matthieu Galey, voici ce sur quoi je suis tombé à la date du 17 janvier 1978 (Journal II. 1974-1986, Grasset, 1989, page 69) :
            Viviane Forrester, charmant bas-bleu qui sévit dans les gazettes littéraires, va voir Kundera, réfugié à Rennes. D’un air extatique, elle lui dit : « J’aimerais tellement apprendre le tchèque ». Surprise de Kundera : « C’est une langue difficile que j’ai eu beaucoup de mal à apprendre moi-même. Et puis ça ne peut servir à rien – quelle drôle d’idée !
            — Oh, c’est que je voudrais tellement lire Kafka dans le texte ! »
            Ahurissant, non ? Je veux bien qu’il ne faille pas réduire une personne à une seule anecdote. Je sais bien que nous avons tous des lacunes béantes dans nos savoirs. J’accepte la supposition qu’il m’est déjà arrivé, ou qu’il m’arrivera, de lâcher des balourdises du même tonneau, et je m'en sens couvert de honte par anticipation. Mais quand même, quoi. Quand on prétend avoir une passion pour Kafka, on ne peut pas ignorer qu’il a écrit toute son œuvre en allemand. Quand on baigne dans la littérature depuis des dizaines d’années, quand on écrit des articles de critique, quand on publie soi-même des œuvres, on n’ouvre pas un livre traduit sans regarder le nom du traducteur et la langue d’origine. On peut ignorer que Georges Darien a écrit Gottlieb Krumm en anglais, ou même qu’Oscar Wilde a écrit Salomé en français, mais on ne peut pas ignorer que Kafka a tout écrit en allemand, sa langue maternelle : romans, nouvelles, journal, lettres. Pour paraphraser Séguéla : si tu te piques de littérature et qu’à 50 ans tu ne sais pas que Kafka écrivait en allemand, t’as raté ta vie.
            Il existe dans les archives de l’INA un documentaire de 27 minutes et demie, produit par Antenne 2, où l’on voit Viviane Forrester interviouter Milan Kundera à Rennes. Il date du 9 novembre 1976. Je l’ai regardé en entier : il y est question de Kafka, mais naturellement l’énormité n’y figure pas. Le réalisateur n’allait pas laisser au montage une telle auto-discréditation de l’interviouteuse (et productrice déléguée), pour peu qu'elle ait été lâchée lors de cette rencontre. Je suppose donc que c’est Kundera lui-même qui a rapporté la balourdise à quelques amis, qui l’ont répandu dans le tout-Paris littéraire en 1977 et 1978. À propos du contexte d’époque, il n’est pas indifférent de noter que c’est en 1976 qu’est paru le premier tome de Kafka dans la Pléiade, qui avait justement déclenché une polémique : Gallimard a dû reprendre les traductions d’Alexandre Vialatte, mais les héritiers de ceux-ci n’ont pas voulu qu’elles fussent modifiées : les corrections de Claude David sont reportées en fin de volume, ce qui en rend évidemment la lecture suivie impossible. Cette fâcheuse particularité du volume a forcément donné lieu à quelques articles dans la presse littéraire : comment cela put-il échapper à Mme Forrester ?
            De telles anecdotes donnent à penser. S’agit-il d’un cas particulier, d’un accident exceptionnel qui n’est pas représentatif du milieu littéraire ni même de la culture de Mme Forrester ?… ou bien ce surgissement d'une parole prononcée hors-documentaire officiel nous révèle-t-il inopinément l'incapacité des élites intellectuelles ? On sait déjà plus ou moins que les critiques littéraires ne lisent pas entièrement, ou pas très attentivement, les livres dont ils font le compte rendu (ne parlons pas des jurés qui décernent les prix). Faut-il ajouter qu’en plus, ils ne connaissent pas grand-chose à la littérature en général ? Les « spécialistes », les « experts » qui monopolisent les micros seraient-ils des incompétents, qui en savent plutôt moins qu’un amateur éclairé sur le domaine où ils délivrent prétentieusement un avis supposé faire autorité ? Je lis ce jour, justement, un article qui stigmatise la nullité des journalistes sportifs, lesquels, trop souvent, ne possèdent même pas la base de la base de leur discipline : la connaissance du règlement. Ces pseudo-experts se permettent de critiquer les arbitres au nom de règles imaginaires, ce qui est sans doute la pire des fautes professionnelles qu’ils puissent commettre. Qu’ils critiquent un joueur qu’on a de bonnes raisons de trouver bon (ou l’inverse), soit : il entre dans tout jugement une part de subjectivité arbitraire. Qu’ils se méprennent dans l’analyse tactique d’une phase de jeu, passe encore : cela requiert une finesse que même un grand connaisseur ne montre pas au suprême degré tous les jours que dieu fait. Mais le règlement ! On le connaît ou on ne le connaît pas. Les arbitres français sont déjà suffisamment mauvais (autre symptôme d’un délitement généralisé de ce pays) pour qu’il n’y ait pas besoin, en plus, de leur imputer de fausses erreurs… avec les dégâts éthiques qu’on imagine dans l’esprit des jeunes supporteurs, déjà surabondamment enclins à critiquer à tort l’arbitrage chaque fois que leur équipe a perdu.

          Des journalistes sportifs qui ne connaissent pas le sport, des critiques littéraires qui ne connaissent pas la littérature… Vivrions-nous dans un théâtre d’ombres, un monde d’imposture généralisée, un gigantesque trompe-l’œil ? Tout cela donne le vertige. Il vaut mieux penser que Mme Forrester n’était qu’une greluche snobinarde, qui a sottement essayé de se faire apprécier de Kundera en le flattant et en affichant une fausse connivence avec sa culture d’origine. Le désir de plaire et la vanité ont étouffé en elle le savoir et la réflexion : attitude féminine assez typique, finalement. Il y a toujours eu des bas-bleus qui ont prétendu savoir lire et écrire. Le problème n’est pas que ces bas-bleus existent, il est qu’on ne les remette pas à leur place. 

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